Tout savoir sur PI-SPI de la BCEAO, ce système de paiement qui fait couler beaucoup d’encre et de salive. A Next Fintech Forum, à Dakar (20-21 novembre), Fatou Gueye de la BCEAO a levé toutes les zones d’ombre.
Ndeye Fatou Dieng Gueye est l’adjointe au directeur des systèmes et moyens de paiement de la BCEAO. Elle est surtout le chef du projet chargé de l’implémentation de la Plateforme interopérable du Système de paiement instantané (PI-SPI) de la BCEAO. Elle représentait le régulateur à Next Fintech Forum 2025, à Dakar, les 20 et 21 novembre 2025. Au cours de ce forum, elle a expliqué aux fintechs la vision de Banque centrale, à travers cette plateforme.
Celle-ci suscite chez les promoteurs de fintechs de fortes réactions, parfois des contestations ou des oppositions, quoi qu’elle s’impose à elles. Chiffres, historique, défis et opportunités, les institutions financières déjà connectées, les implications pour les consommateurs… tout est passé au peigne fin, dans ces propos recueillis à Dakar, au Sénégal.
La petite historique de PI-SPI de la BCEAO ?
C’est la première fois, que nous, Banque centrale, nous participons à un forum de cette nature (Next Fintech Forum). Mais, ce n’est pas la première fois que la BCEAO se met à la disposition de l’écosystème fintech. Un écosystème ne se construit pas seul. Tous les acteurs ont un rôle capital à jouer.
Le projet d’implémentation de la plateforme interopérable, depuis 2019, nous en parlons. Il est important de faire un rappel historique. La BCEAO, en 2006, a permis à des acteurs non bancaires d’émettre de la monnaie électronique. A l’époque, il y avait un EME du Sénégal qui exerçait l’activité. En 2015, prenant appui sur cette expérience, le cadre réglementaire, qui est en vigueur actuellement, a été mis en place. Ce cadre donnait à des acteurs non bancaires la possibilité d’émettre de la monnaie électronique.
En 2015, c’était une innovation parce que nous avons un réseau de banques centrales consœurs avec qui nous entretenons des relations d’échanges. Ce n’était pas évident que les régulateurs permettent à des acteurs non bancaires d’émettre de la monnaie électronique. Or, c’est ce cadre qui a permis l’éclosion actuelle des services financiers numériques, des services financiers innovants sur le marché. Il y a aussi la position de « test and learn » que la Banque a adoptée. Nous avons observé, sur le marché, beaucoup d’acteurs qui ne se référaient pas à la BCEAO, alors qu’ils offraient des services financiers en partenariat avec des institutions financières.
L’inclusion financière en chiffres dans l’UEMOA
Cette attitude avenante et le cadre réglementaire nous a amenés à un élargissement de l’accès aux services financiers de base. Nous avons observé leur contribution aux taux d’inclusion financière, et la BCEAO a mis en place une stratégie d’inclusion financière dont l’axe 3 portait sur la promotion des services financiers innovants. Pour tout dire, beaucoup d’initiatives ont permis ce que nous voyons aujourd’hui en termes d’accès aux services financiers.
En termes de chiffres d’inclusion, la zone UEMOA compte, à ce jour, 248 millions de comptes, soit un taux de 50%. Donc, nous avons vu que la monnaie électronique contribue à l’élargissement de l’accès aux services financiers. Nous avons vu aussi que malgré cette bonne pénétration de la monnaie électronique, la circulation fiduciaire dans l’UEMOA. Ces 10 dernières années, donc depuis 2015, a été multipliée par 2,5, C’est-à-dire plus 151%. Par ailleurs, dans le comportement et dans l’offre de services disponibles sur le marché, nous avons le dépôt, le retrait, les transferts et très loin les paiements. C’est ce que les statistiques montrent.
Pourquoi la BCEAO a créé PI-SPI ?
Quand on fait les calculs de ce qu’on appelle le taux de digitalisation nette, le rapport entre les dépôts et les retraits, c’est 7,5%. C’est dire qu’on n’a pas su créer un écosystème qui capte la monnaie électronique et qui le garde. Il faudrait y apporter une réponse. Il y a aussi le fait que les acteurs veulent répondre ponctuellement à des besoins. Or, cette réponse des acteurs, elle est complexe et elle coûte cher, parce que c’est des partenariats bilatéraux. Quand les acteurs se multiplient, le flux et le suivi est difficile. Le client, pour y accéder, fait des va-et-vient. Par conséquent, on n’a pas cette fluidité-là dans un écosystème cohérent où une plateforme centralise, sert de rail et permet à chacun de faire son offre.
En plus de ce diagnostic, la banque centrale a réalisé une étude de la maturité du marché. La BCEAO a mis en place des groupes de travail. Ainsi, les règles générales de l’interopérabilité ont été discutées à Dakar. Le modèle économique initial a été discuté à Abidjan, en Côte d’Ivoire, et les règles techniques ont été discutées à Bamako. Les autres pays ont reçu la restitution de ces décisions du marché, l’ont amendée pour qu’on le déploie.
Voilà le contexte. Il fallait mettre en place l’interopérabilité. La décision initiale de la banque centrale, c’était de faire porter le projet au GIM-UEMOA, qui était déjà le switch monétique. Ensuite, on s’est dit, ces services de paiement qui vont être adossés à cette nouvelle plateforme, il faut qu’ils soient le plus bas possible. Il faut qu’ils permettent aux acteurs de pouvoir s’en sortir. Or, les offres que nous avons reçues dans cette version initiale ne permettaient pas à la BCEAO de réaliser ou d’atteindre ces objectifs.
C’est ainsi que les autorités de la banque centrale ont dit : « On met en place une mission, on recrute des ingénieurs des écoles de la zone l’UEMOA, des jeunes essentiellement, et on leur fixe des objectifs clairs : concevoir, designer, réaliser et mettre en production la plateforme interopérable du système de paiement instantané parce que la tarification, l’inclusivité et le level playing field que la plateforme doit amener sur le marché n’étaient possibles qu’avec un régulateur qui soit à équidistance des acteurs ».
L’offre actuelle de la banque électronique ne réduit pas la circulation fiduciaire
La vision des dirigeants de la banque, c’est de mettre en place une plateforme de paiement, capable de traiter tous les cas d’usage. Rappelez vous, l’offre actuelle de la banque électronique ne réduit pas la circulation fiduciaire. Elle n’est pas en mesure de traiter tous les cas d’usage, disponible H24 et inclusif. C’est ainsi que la réglementation a évolué afin de permettre aux fintechs de pouvoir se connecter à un système (…) Mais, la plateforme PI-SPI est une plateforme et une infrastructure de marché financier. Par conséquent, on ne peut pas laisser des acteurs non régulés ou non assujettis à la BCEAO se connecter, puisqu’elle répond à des normes internationales.
Au final, le 30 septembre 2024, nous avons lancé la plateforme PI-SPI. Mais avant cette plateforme, dans l’une de ses composantes, il y a eu une plateforme collaborative, parce que ce sont des projets complexes. Toute la documentation du projet, toutes les vidéos, tout ce qui s’est passé, les enquêtes, les résultats, sont disponibles sur le site de la BCEAO. Les participants y accèdent avec double authentification. Et cette plateforme collaborative existe depuis 2022. C’est elle qui héberge la sandbox sur laquelle l’institution financière éligible fait son parcours jusqu’à rejoindre la plateforme PI-SPI.
PI-SPI : 6 SFD, 6 EME, 58 banques connectées et « autorisés à ouvrir les services au public »
Maintenant, en termes de statistiques, aujourd’hui, nous avons 70 institutions, dont 6 SFD (Microfinance) et 6 EME (Emetteur de monnaie électronique-Orange Money, MTN Money, Moov Money, Wave, etc.) et 58 banques. Ces institutions financières sont en production. Pour le moment, je précise qu’elles seules sont autorisées à ouvrir des services au public.
On a choisi l’expression : « autoriser à ouvrir les services au public », parce que ces institutions ont fait le parcours de la Sandbox jusqu’à tester tous les messages pour le moteur du système qu’on appelle SPI. Elles ont une application mobile dont le lien et la maquette ont été validée. Elles ont rempli la convention de participation à ce système et qu’elles ont signée. Elles ont un sponsor, si c’est un participant indirect. Et s’ils ne sont pas participants indirects, ils ont co-signé les garanties au niveau du système.
Cependant, en interne, et ça ne nous concerne pas, les institutions financières, ont leur dispositif organisationnel ou une préparation des préposés au guichet du staff ou une communication qu’elles prennent en charge. C’est pourquoi nous, on se limite « à autoriser à ouvrir les services au public ». Celles qui ont, en interne, finalisé, qui sont allées dans les stores app et ont déposé la validation de leurs providers que l’app est acceptée, ce sont elles que vous voyez faire la communication autour de leur connexion, celles qui disent à leurs clients : « PI est disponible, vous pouvez télécharger ».
À côté de ces institutions financières « autorisées à ouvrir les services au public », nous avons 21 participants actuellement dans la phase test réel, c’est-à-dire qu’ils ont fini la Sandbox. Techniquement, ils ont fait des simulations, ça marche, et ils ont un échantillon de clients. Ensuite, nous avons à côté de ces 91 (70 + 21), 140 participants qui sont dans la Sandbox. Parmi eux, on compte 15 établissements de paiement. Le reste, ce sont des institutions bancaires, pas encore en production, surtout des institutions de microfinance.
Globalement, on est à 250-260, si on fait le cumul. Sur le total des établissements, ça représente à peu près 70 à 75% du potentiel de l’UEMOA qui est, actuellement, actifs soit dans la Sandbox, soit en production, soit en test réel.
Propos recueillis à Dakar
Par K. Bruno


































