Cyrille Koffi est le directeur technique et gérant la Société des gestions et des concepts en informatique (SGCI), une entreprise de services numériques. Celle-ci accompagne les entreprises et les organisations en études et conseils en IT, digitalisation, développement de solutions digitales et cybersécurité. Dans cette interview exclusive, il montre et démontre comme la technologie et les solutions digitales transforment le système de santé de Côte d’Ivoire.
Qu’est-ce qu’une solution e-santé ?
Alors, une solution e-santé, c’est tout dispositif de digitalisation ou de dématérialisation d’un processus dans le domaine de la santé. Quand on veut digitaliser les services de santé publics ou privés, on utilise une solution technologique. C’est de l’e-santé. Mais, on peut aller plus loin. Lorsqu’on fait du paiement électronique des actes de santé, ça peut être intégré dans l’e-santé. La télémédecine également, on peut l’intégrer dans l’e-santé. Au final, l’e-santé, c’est tout dispositif digital qui accompagne le processus de transformation digitale d’une entreprise et d’une organisation, bien sûr, dans le domaine de la santé.
Pourquoi avez-vous organisé le Forum INTECH Santé ?
Il faut dire que le Forum INTECH santé part d’un constat que nous avons fait. Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire, en particulier, mais l’Afrique en général, a décidé de faire de la digitalisation un levier de développement. Cette approche a vu éclore des entreprises du secteur digital et des startups. Et nous on s’est dit, la Côte d’Ivoire porte beaucoup d’initiatives sous l’égide même du président de la République qui a annoncé une forte valorisation des solutions digitales depuis 2023 pour en faire un levier de développement du pays.
Donc, on s’est dit, pourquoi ne pas mettre en évidence les solutions technologiques existantes dans le domaine de la santé ? Pourquoi ne pas les rendre publiques, permettre aux acteurs de se retrouver pour légiférer sur les perspectives de la santé numérique, et poser les bases d’un encadrement de ce secteur-là ?
Quel bilan faites-vous de la première édition ?
Pour la première édition qui s’est tenue les 6 et 7 février 2025, on a eu droit à des panels autour de différentes thématiques, partant de la digitalisation du dossier patient au paiement électronique des actes de santé en passant par la télémédecine, la distribution de médicaments ou des poches de sang par les drones et la sécurité des données de santé des patients. On a eu un peu plus de 25 intervenants du secteur public et du secteur privé, pour la plupart des experts dans leur domaine. On a eu aussi des entreprises, autour de 15, qui ont exposé leurs différentes solutions technologiques et des projets portées par des startups, avec plus de 1000 visiteurs sur deux jours. Donc, on peut le dire, à la première édition du Forum INTECH Santé, on a quand même pu atteindre nos objectifs. Nous nous projetons sur la deuxième édition qui devrait arriver en février 2026.
A ce jour, quelles sont les principales initiatives en matière d’e-santé en Côte d’Ivoire ?
Aujourd’hui, il y a beaucoup d’initiatives. C’est en cela que nous nous reconnaissons dans une organisation qui s’appelle la SNCI, qui est un groupement d’entreprises ou de startups qui exercent dans le domaine de la santé numérique en Côte d’Ivoire. La SNCI essaie d’identifier et d’amener tous les acteurs autour d’une plateforme pour se faire le porte-flambeau des difficultés qu’ils rencontrent. C’est pourquoi nous nous sommes réjouis quand le président de la République a décidé de faire de la digitalisation un levier de développement du pays.
Ça veut dire que dans le secteur de la santé, le digital devient un facteur de développement. D’ailleurs, l’État, au travers du ministère de la Santé, a initié beaucoup de projets digitaux. Par conséquent, nous les acteurs, nous sommes là pour accompagner le ministère dans la mise en œuvre de ces solutions digitales. Pareil pour le secteur privé où on essaie d’impulser la digitalisation. Remarquez que dans les cliniques, ils commencent à intégrer des solutions digitales dans la formation, dans l’accompagnement, dans le suivi des patients. Mais, tout ça, pour beaucoup, est bâti à partir de solutions développées par des Africains, par des Ivoiriens.
En Côte d’Ivoire, quelles sont les principales solutions d’e-santé déjà déployées ?
Aujourd’hui, le ministère de la Santé a digitalisé ou connecté 250 centres de santé à des solutions digitales. Tout Abidjan est maillée. Une solution de digitalisation des services de santé qu’on appelle Système d’informations hospitalières ou « dossiers patients informatisés » est déployée dans des centres de santé publics. Dans ce projet-là, on devrait atteindre 350 centres de santé connectés à fin décembre 2025. Par ailleurs, si la CNAM (Caisse nationale d’assurance maladie, NDLR) a pu, en une seule année, enrôler pratiquement 12 millions d’Ivoiriens à la CMU (Couverture maladie universelle, NDLR), c’est bien parce que ses dirigeants ont utilisé de la technologie pour renforcer leur capacité à enrôler les populations, à délivrer et à sécuriser les cartes de la CMU.
Si vous allez au CNRAO ou à l’ICEA, qui sont des structures spécialisées de l’État, vous avez également de la digitalisation. Aujourd’hui, pouvoir renforcer et sécuriser les recettes des hôpitaux, c’est la digitalisation qui la permet. Le ministère de la Santé également a lancé un gros pilote sur la distribution des poches de sang par drones. Le processus de sécurisation des poches de sang, la maitrise du circuit de distribution des poches de sang et de médicaments, tout ça repose sur le digital.
Quels sont les acquis de la digitalisation du système de santé ivoirien ?
La Côte d’Ivoire compte un peu plus de 3500 centres de santé à date. A fin décembre 2025, on devrait être à 350 centres de santé connectés. On n’est même pas à 30%. Donc, ça veut dire qu’il y a encore beaucoup à faire. Mais, pour nous, en tant qu’acteurs du numérique, le plus important, c’était de commencer. Ce qu’on voit aujourd’hui, ce n’était pas le cas il y a 10 ans. Qu’un patient se fasse prendre en charge au CHR d’Aboisso, que ce patient soit référé au CHU de Treichville, mais qu’il ne se déplace plus avec son dossier patient physique sur lui ou qu’il ne vienne plus sans savoir son antériorité, ça, c’était pas possible avant qu’on ne commence ce projet en 2021. C’est vraiment des acquis en termes de digitalisation des services de santé, déjà au niveau public.
Mais, je pense qu’au niveau du privé également, ça va s’étendre puisque, aujourd’hui, l’identifiant unique numérique de santé, c’est le numéro de la CNAM. Ce qui suppose qu’avec ce numéro-là, que ce soit dans une clinique privée ou dans un hôpital public, on doit pouvoir être couvert. Quoique, il y a encore beaucoup d’efforts à faire parce que quand on parle de 350 pour plus de 3500 centres de santé, la disparité est là. Mais aussi, on peut comprendre que ça coûte beaucoup d’argent de construire des hôpitaux, de les réhabiliter, de pouvoir améliorer le plateau technique en introduisant également la digitalisation, en sachant qu’on part de zéro à ce niveau-là. Donc, on construit tout à zéro.
Quels sont les avantages de la digitalisation des services de santé ?
Je vais prendre des indicateurs. Dans le projet de 350 centres de santé connectés que nous sommes en train de déployer, c’est pratiquement 250 emplois directs que nous avons créés. Ensuite, un centre de santé qui, par le passé, faisait un chiffre d’affaires de 200 millions par an alors que son budget est d’1 milliard FCFA, l’État était obligé de combler le déficit qui est ici pratiquement de 800 millions. Mais quand on intègre une solution digitale dans ce centre de santé et que son chiffre d’affaires passe de 200 millions à 1,2 milliard FCFA, on peut dire que vous avez un excédent de 200 millions. L’impact direct, c’est que l’État n’injecte plus 800 millions FCFA pour assurer les charges de gestion du centre de santé.
Donc, les 800 millions, l’État peut les injecter dans l’amélioration du plateau technique. Pour le centre de santé, il ne va plus attendre le retour de l’État pour prendre en charge ses besoins. Et puis, pour le patient, c’est tout bénef parce qu’on améliore son cadre de vie, sa prise en charge, la sécurité de ses données. Pour moi, entreprise, ça me permet d’avoir de l’activité parce que ma solution est vendue et je crée de l’emploi. Le ministère, ça lui donne un suivi à 360 degrés, une proactivité tant dans la fluidité financière que dans la réponse aux pandémies ou aux dispositifs qu’il pourrait mettre en place pour prendre en charge les maladies critiques, etc. Pour les bailleurs, ce sont des indicateurs qui sont mis à disposition en temps réel. On n’est plus dans la collecte des données pour les conserver et puis un jour produire des rapports. Donc, tout le monde gagne.
Quels sont les défis en termes d’amélioration de la qualité des soins de santé des populations ?
Quand on digitalise des services de santé, c’est parce qu’on veut donner aux populations une meilleure qualité de prise en charge. Et pour ça, c’est quatre éléments essentiels. Le premier défi, ce sont les infrastructures. La Côte d’Ivoire en 1995, c’était 12 millions d’habitants pour 1200 centres de santé. En 2025, la Côte d’Ivoire, c’est autour de 31 millions d’habitants pour un peu plus de 3500 centres de santé. Les chiffres ont été multipliés par trois en 30 ans. Mais, le nombre de centres de santé en proportion à l’évolution de la population, c’est disparate. Donc, construire des hôpitaux a tout son sens. En Afrique, c’est l’État qui impulse le développement. Au contraire de l’Occident où l’État facilite la mise en place de commodités pour que le privé impulse le développement.
Le deuxième défi, c’est l’aménagement du plateau technique. La Côte d’Ivoire essaie d’axer sa politique sur l’assurance maladie universelle pour faciliter l’accès aux soins. Pour ce faire, elle déploie un plateau technique dans les hôpitaux, adapté à la prise en charge pour ne pas que les patients soient obligés d’aller dans une clinique pour faire un examen d’imagerie, là où ils devraient le faire dans un CHU. Le troisième défi, c’est la communication, sensibilisation et formation. Si on n’a pas la communication, la sensibilisation et la formation pour que la population pour laquelle les plateaux techniques sont améliorés, pour laquelle les hôpitaux sont construits, pour laquelle tout ce qu’on fait est mis en place comme la gratuité du kit de la césarienne, par exemple, on travaille en vain.
Le dernier défi, c’est la technologie. Aucun État, surtout africain, n’a les capacités financières pour construire des infrastructures dans un ratio de 20 personnes pour un centre de santé. Cependant, nous pensons que la technologie peut aider comme elle a aidé dans l’inclusion financière où sans compte bancaire mais avec un compte mobile money, on peut faire des transactions, y compris demander un crédit. Si on a réussi l’inclusion financière dans le domaine financier, on pense que la technologie peut être un levier pour rapprocher les services de santé des populations. Donc, relever ces quatre défis permettra d’améliorer la qualité des soins et la prise en charge des patients.
Et quel peut être l’apport de l’IA ?
L’IA, c’est la quatrième révolution. On est tous fiers de ce qu’elle apporte comme changement dans le monde. Mais, il faut prendre les choses étape par étape. L’Occident parle d’IA parce qu’elle a pris le soin d’abord de dématérialiser ses processus, ensuite de collecter des données et puis après de mettre en place des solutions technologiques pour accompagner les secteurs avant d’aboutir sur l’intelligence artificielle pour faciliter la prise de décisions et la recherche. L’Etat de Côte d’Ivoire, c’est un peu plus de 3 500 centres de santé dont 200 à 300 sont connectés. La CMU, c’est 12 millions d’enrôlés. Nous sommes au stade de la collecte des données de base. Nous ne sommes même pas au stade de la collecte des données valorisées pour le développement d’une IA qui pourrait être dans la proactivité et l’efficience pour les praticiens et les gestionnaires.
Donc, pour nous, il faut densifier la mise en place de solutions facilitant la collecte des données. La Côte d’Ivoire a bien compris l’enjeu de l’intelligence artificielle et a décidé de commencer par le début : une stratégie nationale d’IA.
Quand on voit l’Etat en train de construire des data centers pour faciliter l’hébergement des données souveraines qui vont être la base de l’apprentissage des IA pour produire les meilleurs résultats possibles, on ne peut qu’être fiers. Maintenant, nous en tant qu’entreprises technologiques, que devons-nous faire ? Devons-nous attendre d’avoir suffisamment de données pour faire de la recherche en IA ? Non ! Nous devons travailler à mettre en place les éléments de base pour développer des IA nationales ou africaines qui prennent en compte nos besoins.
Qu’en est-il de la cybersécurité dans la santé ?
La cybersécurité dans la santé repose sur trois principes : la confidentialité des données, l’intégrité des données et leur disponibilité. Après, vous avez la non répudiation, l’authentification, etc. Nos données médicales ont besoin d’être sécurisées. Mais la sécurité n’est pas que technique. Certes, le rôle des


































