En nommant une intelligence artificielle (IA) ministre des Marchés publics, l’Albanie bouleverse les repères de la démocratie. Mais qui jugera l’algorithme si ses décisions s’avèrent injustes ? Confier un ministère à une intelligence artificielle : l’Albanie ose ce que la démocratie redoute. Objectif affiché : lutter contre la corruption endémique qui mine le pays.
Une intelligence artificielle, au rang de ministre des Marchés publics
Le 11 septembre 2025, le Premier ministre albanais Edi Rama a créé la surprise mondiale en promouvant Diella, un agent programmé par des techniques d’intelligence artificielle, au rang de ministre des Marchés publics. Objectif affiché : lutter contre la corruption endémique qui mine le pays. L’intention séduit, mais elle soulève des interrogations vertigineuses : peut-on confier à une machine des responsabilités exécutives ? Et surtout, que devient le débat démocratique lorsque l’action publique se réduit à des calculs algorithmiques ?
Une promesse d’impartialité
Diella ne peut ni accepter de pots-de-vin ni favoriser des proches. En théorie, elle incarne une impartialité mécanique dans un pays classé 80e sur 180 par Transparency International en matière de corruption. Mais l’impartialité d’une machine dépend des données qu’on lui fournit et des biais de ses concepteurs. L’illusion d’objectivité cache une dépendance aux codes et aux intentions de ceux qui programment.
De l’assistante numérique, au poste de ministre
Avant sa nomination, Diella était un assistant virtuel lancé en janvier 2025. Elle aidait les citoyens à accéder à la plateforme e-Albania, facilitant l’émission de 36 600 documents numériques et proposant près de 1 000 services. Son efficacité technique a convaincu le gouvernement de lui confier un rôle inédit : décider de l’attribution des marchés publics. Mais l’efficacité administrative suffit-elle à légitimer une fonction politique ?
Un ministre sans libre arbitre
Dans un discours vidéo, Diella a assuré incarner les valeurs de la Constitution albanaise : « devoirs, responsabilités, transparence, sans discrimination ». Pourtant, cette déclaration soulève un paradoxe : une IA peut-elle réellement incarner des valeurs ? Le Parti démocratique albanais estime que sa nomination est anticonstitutionnelle et a saisi la Cour constitutionnelle. Car au-delà de la technique, c’est la question du libre arbitre qui se pose : qu’adviendra-t-il du débat, de la contradiction, de la délibération politique ?
‘’Objectivité de l’algorithme’’ : pourquoi Diella est une femme et non un homme ?
Le choix de présenter Diella sous les traits d’une femme en costume traditionnel albanais n’est pas neutre. Il vise à rendre l’IA plus accessible, plus rassurante, et à incarner une proximité culturelle. Mais ce choix révèle que l’IA n’est jamais totalement objective : elle est façonnée par des représentations sociales et politiques. Derrière l’apparence, c’est toujours « la main qui donne qui ordonne » : celui qui nourrit Diella de données, définit ses règles et contrôle ses paramètres, détient le véritable pouvoir. L’objectivité proclamée, ne serait-ce donc pas une construction, dépendante du Premier ministre et de l’équipe qui l’a programmée ?
Qui condamnera l’algorithme ?
Si Diella commet une erreur, qui en portera la responsabilité ?
- L’État ou le premier ministre Rama, qui l’a nommée ministre ?
- Le fabricant, qui a conçu l’architecture ?
- Les développeurs, qui ont codé ses algorithmes ?
Cette incertitude juridique ouvre un champ inédit : celui de la responsabilité algorithmique. Elle interroge le droit de propriété intellectuelle, notamment sur l’usage de l’Intelligence Artificielle
Un précédent pour la démocratie mondiale
L’Albanie devient le premier pays à confier un portefeuille ministériel à une intelligence artificielle. Mais ce précédent pourrait inspirer ou inquiéter d’autres nations. Car si l’action publique se réduit à des calculs, que reste-t-il du rôle des élus ? La démocratie repose sur le débat, la contradiction et le libre arbitre. En les remplaçant par des algorithmes, on risque de transformer la politique en simple exécution technique.
La nomination de Diella fascine autant qu’elle inquiète. Elle promet une impartialité mécanique dans un pays miné par la corruption, mais elle ouvre une brèche vertigineuse : celle d’une gouvernance où les décisions publiques ne seraient plus le fruit d’élus responsables, mais de codes informatiques. Qui jugera l’algorithme ? Qui portera la faute en cas d’erreur ? L’État, le fabricant, ou les développeurs ? L’Albanie pose une question que le monde entier devra bientôt affronter : jusqu’où peut-on humaniser l’intelligence artificielle sans déshumaniser la démocratie ?




































