« C’est grâce à nous que les utilisateurs ont eu confiance aux services à la monnaie électronique parce qu’ils savent qu’à tout moment, quand ils auront besoin de leur argent dans leur téléphone, quelqu’un sera là pour le leur donner », soutient Félix Coulibaly, secrétaire général du Syndicat national des propriétaires de points de vente de monnaie électronique de Côte d’Ivoire, au moment où cette activité est menacée de disparition. Interview !
Syndicat et fédération des points de vente de monnaie électronique, dans quel but ?
La fédération, c’est l’ensemble des organisations qui regroupent les responsables des points de vente mobile money au niveau national. Et le Syndicat national des acteurs de la distribution de la monnaie électronique est membre de la fédération. La fédération, c’est la faitière des distributeurs. L’objectif principal, c’est de défendre les intérêts et les droits des acteurs de la distribution de la monnaie électronique. C’est le point de contact des clients du PDV ou point de vente. Ce point de contact, c’est celui qu’on trouve assis dans une cabine ou agence et avec qui le client a la possibilité de faire un retrait ou un dépôt d’argent, un paiement de facture CIE/SODECI ou un paiement Canal + et ainsi de suite.
Pourquoi défendre les intérêts de ces personnes-là ? Tout va bien, non ?
Il faut les défendre parce qu’elles vivent de cette activité de distribution de la monnaie électronique. D’ailleurs, laissez-moi vous dire que les points de vente, c’est l’un des éléments qui ont contribué au succès du mobile money dans la sous-région, notamment en Côte d’Ivoire. Le dynamisme des émetteurs de monnaie électronique (EME) et de la monnaie électronique a été rendu possible par les distributeurs de monnaie électronique qu’on trouve dans les quartiers, dans les zones rurales, dans les zones les plus reculées et qui prescrivent les services Orange money, MTN money, Moov money, Wave mobile money ou tout autre réseau.
Les banques traditionnelles, elles, n’ont pas cette capacité à s’installer dans tous les coins et recoins du pays. Par conséquent, si les intérêts des distributeurs de monnaie électronique ne sont pas défendus et bien défendus par une organisation comme la nôtre, avec les changements récurrents des différents systèmes, surtout celui de la BCEAO qui arrive, nous risquons de disparaître. Pour ne pas disparaître, comme on le prédit, il y a urgence à se mettre ensemble, à avoir une seule voix pour exposer nos problèmes auprès du régulateur, la BCEAO.
Vous avez subi un premier choc avec l’arrivée de Wave qui a cassé vos marges sur les transactions. Et voilà que la BCEAO arrive avec PI-SPI…
Effectivement, l’arrivée de Wave sur le marché de la monnaie électronique, en appliquant 1% sur les frais de transaction, a créé un choc, pour nous, en 2022. Naturellement, pour supporter la concurrence, les autres opérateurs du mobile money, Orange, MTN et Moov, ont suivi la tendance. Par conséquent, nos revenus ont été réduits de près de 46% pour certains, et 50% pour d’autres. Ce qui a été pour nous un drame. Cependant, même avec 1%, Wave nous attribuait des commissions sensiblement égales à celles que les anciens opérateurs nous attribuaient.
Et puis, subitement, quand les autres se sont alignés, Wave a réduit ses commissions de 46%, alors que les autres continuaient de nous donner la commission que Wave, en arrivant sur le marché, nous donnait. Nous n’y avons rien compris. C’est ce qui a suscité la mise sur pied de notre syndicat et de la fédération pour mener le combat. Hélas, toutes les démarches entreprises auprès des EME n’ont pas trouvé de réponse puisque nous ne sommes pas parvenus à un consensus.
Quelques chiffres pour bien vous suivre…
Par le passé, les opérateurs classiques nous rémunéraient par transactions. Ainsi, quand un client fait un dépôt de 10.000F, moi, point de vente, j’ai 125F. Si c’est un dépôt de 100.000F, moi, j’ai 475F. Plus tard, Wave arrive avec une stratégie différente. Wave te dit, quand tu fais un dépôt plus un retrait, les deux font un cumul. Et c’est en fonction de ce cumul qu’il te paye. Par exemple, quand un client fait un dépôt de 300.000F plus un retrait de 300.000F, le tout fait 600.000F, Wave te dit que tu as 2150F. Mais, si tu réalises un chiffre d’affaires de 599.000, Wave ne te donne pas 2150F, il te donne plutôt 1650F parce que tu n’as pas atteint 600.000F. C’est sur ce modèle-là que les autres se sont alignés en appliquant 1%.
Pour nous, il y avait un manque à gagner quelque part parce que le barème des commissions avait chuté. Les opérateurs classiques nous répondaient qu’ils ne pouvaient pas nous donner ce qu’ils ne gagnaient pas. Le ministre de l’Emploi est intervenu, en son temps. Il a réuni les acteurs de la distribution, les EME, les fintech, l’ARTCI, le ministère des Finances et le ministère du Commerce, etc. À l’issue des travaux et des discussions, malheureusement, il n’y a pas eu une conclusion. Finalement, nous avons choisi d’observer l’évolution des choses et de nous réinventer. En 2025, c’est au moment où on essaie de trouver un chemin pour s’en sortir, que la BCEAO vient avec sa plateforme interopérable PI-SPI.
C’est un nouveau système de paiement, de transfert et de réception d’argent qui va rend gratuits tous les services. Nous, en tant qu’acteurs et défenseurs des intérêts des distributeurs, nous nous interrogeons. Quel va être l’avenir de ces millions de personnes au niveau régional ? Je rappelle que seulement en Côte d’Ivoire, nous dénombrons près de 300.000 emplois directs et indirects dans ce secteur. Aujourd’hui, si on ne se bouge pas, tous ces emplois risquent de disparaitre. Et si on disparait, cela va impacter l’inclusion financière prônée par les gouvernements.
Quel est l’intérêt de la BCEAO à introduire ce système qui chamboule le secteur ?
Vous savez, la BCEAO a ouvert son système financier à des acteurs qui ne sont pas des émetteurs de monnaie électronique encore moins des opérateurs de téléphone mobile pour dynamiser l’inclusion financière numérique. Chemin faisant, la BCEAO s’est rendu compte qu’elle est en train de perdre son autorité sur la monnaie numérique parce que, tout de suite, quand je vous donne un billet de 10.000F, on voit la BCEAO. Mais quand je vous fais un dépôt de 10.000F, on voit le nom de l’émetteur de monnaie électronique, pas celui de la BCEAO.
Donc, pour se repositionner sur ce segment, notre banque centrale a trouvé un outil pour intégrer le système. Il faut savoir que l’un des objectifs de nos dirigeants et du régulateur, c’est de passer du cash au numérique. Mais si la BCEAO ne se positionne pas maintenant, elle risque de perdre son autorité dans le secteur de la finance numérique. Je pense que PI-SPI que la BCEAO met en place, c’est fait pour reprendre son autorité dans un système qui commençait à lui échapper.
Qu’en est-il du consommateur, principal bénéficiaire de la gratuité du système PI-SPI ?
Nous ne combattons pas la gratuité. Nous demandons une réglementation, une implication du régulateur. Il faut que la BCEAO puisse élargir son champ de vision pour que le distributeur de monnaie électronique puisse y être. Si le distributeur est dans son champ de vision, il y aura des perspectives de discussion pour lui ouvrir des lucanes. Aujourd’hui, notre présence au Sénégal, au forum Africa Fintech Forum 2025 nous permet de comprendre un certain nombre de choses. Et avec le lancement de notre organe régional, OURAMM, la BCEAO aura un interlocuteur régional avec qui échanger de nos perspectives.
Quels sont vos objectifs avec OURAMM ?
D’abord, c’est OURAMM, c’est l’Organisation unifiée des réseaux d’agents du mobile money dans l’UEMOA. C’est une organisation naissante. Notre objectif, c’est de faciliter l’interaction entre les différentes organisations des différents pays actifs, et d’être un interlocuteur de la BCEAO dans l’écosystème du mobile money. En toile de fond, nous espérons quelque chose. C’est un appui des pouvoirs publics, dans chaque pays, des acteurs de la distribution du mobile money, pour leur permettre d’exister. Il faut que les pouvoirs publics puissent mettre en place un cadre réglementaire et un cadre permanent d’échanges avec les émetteurs de monnaie électronique, les fintech, les consommateurs et les distributeurs.
Si on ne s’entend pas entre nous, et si les distributeurs venaient à disparaître, c’est le consommateur qui en pâtirait. Quand vous sortez de votre maison, et que vous ne voyez pas le distributeur au coin de la rue alors que vous avez besoin d’envoyer de l’argent à un proche, vous allez vous poser des questions et peut-être commencer à douter des services financiers numériques. Moi, je le dis sans hésitation, nous sommes le poumon de cet écosystème. C’est grâce à nous que les utilisateurs ont eu confiance à ces services-là ; ils savent qu’à tout moment, quand ils auront besoin de leur argent dans leur téléphone, quelqu’un sera là pour le leur donner.
Interview réalisée à Dakar
Par K. Bruno




































