Rater le train du numérique, qui circule à très grande vitesse, c’est prendre un retard considérable dans le monde actuel et s’exclure du monde futur qui s’écrit maintenant.
Être dans le train du numérique, c’est savoir si l’on voyage en première, en deuxième, en troisième classe, ou dans les derniers wagons, inconfortables, réservés aux marchandises… Pour le savoir, il suffit d’observer la qualité de la formation dans l’écosystème du numérique. Qu’en est-il de la Côte d’Ivoire ?
La formation aux métiers du numérique connaît une effervescence visible, alimentée par la publicité des grandes écoles et universités qui cherchent à attirer des apprenants séduits par des perspectives d’emplois innovants. Les structures de formation qualifiante, de courte durée, ne sont pas en reste : elles ciblent celles et ceux qui n’ont pas pu franchir les portes de l’enseignement supérieur, voire du secondaire.
Mais derrière ces offres alléchantes se cachent de vrais problèmes : qualité de la formation, adéquation formation-emploi, accès aux technologies… Autant de freins qui fragilisent le rêve d’un digital de pointe, même si l’espoir reste permis.
Universités et écoles : bataille autour de la formation aux métiers du numérique
Dans sa marche vers l’émergence, la Côte d’Ivoire s’est engagée dans une transformation digitale à tous les niveaux : administration, santé, industrie, agriculture, transport, services… et éducation. De nombreux efforts sont réalisés sur le plan technologique pour relever ce défi. Mais une question centrale demeure : celle des compétences numériques, une fois l’accessibilité à la technologie assurée.
Le citoyen lambda est-il suffisamment outillé pour accompagner cette révolution ? Nos écoles de formation sont-elles aux normes ? Les formateurs ont-ils les qualifications requises ? Sont-ils assez nombreux ? Quelles écoles pour les enseignants, quels formateurs pour les formateurs ? Un faisceau de questions qui fait du capital humain le moteur de la révolution numérique… s’il n’en est pas la locomotive.
« Plusieurs écoles et universités, en Côte d’Ivoire, confondent formation en informatique, en télécommunication et en numérique », se lamente Koffi G., informaticien. Selon lui, cette confusion traduit une méconnaissance profonde de ce qu’est réellement le numérique. Conséquence : des développeurs d’applications, des spécialistes réseau et câblage, ou encore des techniciens de maintenance se présentent comme « professionnels du numérique ». Ce qui n’est pas tout à fait exact. « C’est une affaire de borgne qui voit mieux que l’aveugle », ironise-t-il.
« Lorsque des écoles ont des ordinateurs, ils ne servent parfois qu’au traitement de texte. Dans ces conditions, comment prétendre proposer des formations de haut niveau, surtout dans le numérique », s’interroge-t-il. Heureusement, certaines universités et grandes écoles font l’effort de se mettre à niveau, même si beaucoup reste à faire.
C’est le cas, par exemple, de l’UFR Math-Info de l’Université Houphouët-Boigny de Cocody, de l’Ecole supérieur africaine des TIC (ESATIC) Abidjan-Treichville, de l’Institut national des statistiques et d’économie appliquée (ENSEA) d’Abidjan, ou encore de l’Institut national polytechnique Houphouët-Boigny (INP-HB) de Yamoussoukro.
2012, l’effervescence autour du numérique avec l’ESATIC
Pourtant, il y a quelques années, la formation dans les métiers du numérique n’étaient pas si plébiscitée que cela. Certes, des ingénieurs télécoms étaient formés à l’Ecole nationale supérieure des postes et télécommunications d’Abidjan (ENSPT) ou à l’INSET qui fait partie de l’INP-HB aujourd’hui ; certes, dans quelques grandes écoles privées, il était et il est toujours enseigné l’informatique de gestion, la maintenance informatique, la bureautique et autres, mais cette effervescence observée autour du numérique, et l’appétence pour les technologies émergentes comme le cloud, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la data science ou l’IoT, n’existait pas. Le numérique n’était pas perçu comme un secteur d’avenir.
C’est seulement à partir de 2012, lorsque l’Ecole supérieure africaine des technologies de l’information et de la communication (ESATIC) est créée sur les cendres de l’ENSPT, que tout bascule. C’est que, entretemps, Facebook, Google, et d’autres géants de la tech émergent aux Etats-Unis avec des technologies, des ordinateurs, des téléphones, des applications, des logiciels d’une autre génération. Quand on y ajoute la démocratisation d’internet et la naissance de start-up locales, les besoins en développeurs web, techniciens réseaux, designers web, Community Manager…, les filières informatiques et technologies de l’information deviennent le nouvel eldorado pour s’offrir des opportunités d’emploi et d’investissements.
La transformation digitale du monde, au début des années 2010 est si radicale et impressionnante que l’Etat de Côte d’Ivoire, pour suivre le rythme, aligne la formation de sa jeunesse sur cette tendance. Ainsi, à l’ESATIC, il est assigné des missions de formation des cadres spécialisés dans les technologies de l’information et de la communication, notamment dans les domaines de réseaux et services de télécommunications/TIC, de la régulation et de la cybersécurité. Il lui est aussi demandé de faire de la recherche et développement dans les TIC, de mettre en place un cadre légal de coopération nationale et internationale dans la formation en télécommunications et TIC.
Depuis lors, l’ESATIC propose des formations de Licence (3) et de Master (3). Pour le reste, elle compte 49 enseignants permanents dont 15 enseignants-chercheurs, appuyés par 115 vacataires, 400 étudiants, plusieurs partenariats avec des établissements francophones de France, du Maroc et de la Tunisie pour la formation dans les métiers comme la data science, l’intelligence artificielle, etc. Et l’admission se fait par concours pour l’accès au cycle de la Licence et pour l’accès au cycle du Master.
L’UFR Math-Info, l’INP-HB, l’ENSEA, l’Université virtuelle de Côte d’Ivoire (UVCI, en 2015), ne sont pas en reste. Encore moins les grandes écoles privées qui captent ceux qui n’ont pas la chance d’intégrer les écoles et université publiques.
Les défis de la formation aux métiers du numérique
Réussir la formation dans le numérique et pour le numérique suppose d’identifier clairement les métiers du numérique, de connaître les besoins du marché et d’adapter les offres pour éviter l’incompatibilité entre formation reçue et besoins en emploi. Le tout dans un secteur en perpétuelle évolution, à grande vitesse. « Les jeunes qui sortent de notre système scolaire traditionnel sont rarement aptes à voler de leurs propres ailes en entreprise », regrette Simplice K., entrepreneur privé dans le e-marketing.
À force de tarder à se moderniser, les structures de formation diplômante ont, malgré elles, laissé la place aux organismes qui proposent des formations qualifiantes. Ces formations, d’un à six mois en général, sont soit gratuites, comme à Orange Digital Center, soit payantes comme à CEDITECH, Simplon, etc. Mais le vrai sujet n’est pas là. Le problème, c’est la performance et la pertinence de ces formations, qu’elles soient en présentiel ou en ligne, parfois accessibles dès le primaire ou le secondaire. Elles préparent à des métiers d’entrée de gamme dans l’échelle des métiers du numérique, sans toujours offrir de perspectives d’évolution claires.
Propositions pour améliorer la formation aux métiers du numérique
À cela s’ajoute la difficulté d’acquérir un équipement informatique aux normes, qui demeure un luxe en Côte d’Ivoire. La pénurie d’enseignants formés et dédiés au numérique, l’instabilité de la connexion et son coût élevé compliquent encore l’équation. En matière de fracture numérique, on a parfois l’impression qu’Abidjan est coupée du reste du pays, hormis quelques villes comme Yamoussoukro, San Pedro, Man ou Bouaké qui, du fait de leur statut de chefs-lieux de District ou de Région, bénéficient d’un écosystème de formation dans le numérique au moins passable.
Toutefois, il n’est pas encore trop tard pour restructurer la formation aux métiers du numérique en Côte d’Ivoire. Avec une volonté politique, des textes clairs et des moyens pour les faire respecter, des investissements dans la formation des formateurs et dans le matériel didactique, la mayonnaise peut vite prendre… et la magie opérer.
Le besoin professionnel existe. Le marché de l’emploi du numérique est loin d’être saturé. Les jeunes s’y intéressent. Il faut les y encourager davantage, en offrant de véritables opportunités de formation de pointe dans chaque région et dans chaque district du pays. Repenser le contenu des formations pour l’aligner sur les réalités du marché du travail est aujourd’hui plus que nécessaire. Si ces conditions sont réunies, il sera possible de former de nombreux talents aux métiers du numérique. Autrement, ce sont des « diables » qui sortiront de nos différentes structures de formation avec des profils mal orientés ou mal armés, dont on ne saura que faire…
En somme, si on veut améliorer la formation aux métiers du numérique en Côte d’Ivoire, il faut clarifier les référentiels métiers, moderniser les équipements informatiques et pédagogiques, former les formateurs, encourager les partenariats écoles-entreprises et garantir des offres de qualité dans toutes les régions du pays.
Herman Bléoué



































