Gueye Fatou Dieng est l’adjointe au directeur des systèmes et moyens de paiement de la BCEAO. Elle est aussi le chef du projet chargé de l’implémentation de la Plateforme interopérable du Système de paiement instantané (PI-SPI) de la BCEAO. A Dakar, au Next Fintech Forum 2025, les 20 et 21 novembre 2025, elle a accordé une interview exclusive à Digitalmag.ci. Les opportunités, les défis et les conditions d’accès à PI-SPI sont abordés… sans complaisance.
Que permet la plateforme interopérable de la BCEAO ?
La plateforme de paiement instantané qu’on appelle PI-SPI vous permet de faire des transferts et des paiements, quel que soit le compte, 24h sur 24, tous les jours de l’année. Ça veut dire qu’aujourd’hui, si vous avez un compte dans un EME (Etablissement de monnaie électronique ou mobile money, NDLR) et un compte bancaire, vous pouvez transférer de l’argent de votre compte bancaire vers votre Wallet et vice-versa. Et vous pouvez le faire avec vos proches, vos amis, et surtout vous pouvez payer sans vous soucier du compte du marchand.
Fini les questions : est-ce que vous avez tel compte ? Moi, mon portefeuille c’est ici ou là ? Je ne vous vois pas afficher ? Est-ce que je peux payer ? C’est fini. Donc, quel que soit votre compte, dès lors que vous voyez le QR code avec au milieu l’emblème de PI, le signe mathématique PI, sachez que vous pouvez payer sans demander au commerçant de quel réseau il est, parce que PI accepte tous les paiements.
Est-ce qu’avec PI-SPI, on peut effectuer des transferts d’argent entre Orange Money et MTN Money, par exemple ?
Malheureusement, ma position ne me permet pas de faire de la pub ou de citer des institutions. C’est pourquoi je ne peux que vous dire, de l’institution de microfinance ou de l’établissement émetteur de monnaie électronique ou mobile money, ou de la banque ou de l’établissement de paiement, vous pouvez payer, envoyer, transférer, quel que soit le compte du bénéficiaire. Et quand vous êtes dans votre pays, c’est gratuit, quand vous faites des transferts ou que vous initiez des paiements, c’est gratuit. Quand c’est entre deux pays de l’UEMOA, l’opérateur ou la banque peut être amené à vous facturer 1%. C’est laissé libre à ces institutions-là. Mais, au niveau national, vous transférez gratuitement. Vous payez, quel que soit l’endroit où vous vous trouvez dans l’UEMOA, et c’est gratuit.
Est-ce que ça a commencé ?
Ça a commencé depuis le 30 septembre 2025. Et aujourd’hui, nous avons 70 institutions, 58 banques, 6 mobile money et 6 microfinances qui offrent ces services de paiement instantanés. Maintenant, vous allez sur le site de la BCEAO ou sur le site : pispi.bceao.int, pour accéder à la liste et vérifier si votre banque a mis à jour son application mobile. Comme ça, vous pouvez créer votre alias et faire votre paiement instantané. Vous allez voir sur le site qu’il y a même des captations vidéo, la foire aux questions des usagers où on répond à toutes les questions que vous aurez en tant que journaliste, mais qui décrivent le projet, la vision, pourquoi, l’intérêt pour les gouvernements, les entreprises, les institutions financières, etc.
Quelles sont les défis que pose cette plateforme ?
On a fait une enquête pour voir quels sont les établissements assujettis. On va retenir les prestataires de services de paiement qui ont une application mobile. Pour ceux qui ont une application mobile, quels sont les services intégrés. On a aussi demandé combien de temps il fallait pour que le prestataire puisse développer son application mobile, intégrer ses services classiques, plus de nouveaux services. Quand on a analysé les résultats et comparé à notre objectif d’avoir une plateforme et de bâtir une économie, on a vu que si on laisse les participants prendre leur temps, les ressources, aussi bien financières que techniques, pour upgrader ou, ceux qui n’en avaient pas, de développer des applications, les objectifs de PI allaient être atteints dans un délai beaucoup plus long.
C’est sur la base de ces analyses que la BCEAO a pris sur elle d’avoir une application mobile dont les codes sources ont été mis à la disposition de tous les acteurs. Ceux-ci peuvent prendre ces codes sources et les intégrer dans leurs apps ou customiser, c’est-à-dire mettre les couleurs et tout ce qu’ils veulent. Ou alors, ils prennent les parties qui les intéressent et qui leur permettent d’être en conformité avec leur expérience client qui est une exigence de PI, ou bien ils prennent des services de leur application classique et vont les verser dans l’application mobile de PI. En tout état de cause, la pauvreté en termes de fonctionnalité et de disponibilité des apps est la réponse de la BCEAO. Il s’agit, pour nous, de donner les codes sources. Ensuite, chacun fait ce qu’il veut avec, dans le cadre d’un marché, d’une économie dynamique autour de la plateforme PI.
Le véritable défi pour les fintech, maintenant, c’est de pouvoir se réinventer, parce que la fintech, devant la contrainte, elle est agile et innovante. Mais, il faudrait accompagner cette réinvention, l’accompagner avec souplesse dans la mesure du possible. Et dans ce cadre, il y a l’intégration qui permet de revenir aux conditions d’accès.
Quelles sont ces conditions d’accès à PI ?
La BCEAO a mis l’équipe projet qui est disponible H24, a mis la sandbox de tests pour réduire les coûts d’intégration et les délais. Pour les délais, on a développé un applicatif qui fait la conversion entre la norme qu’on a utilisée, ISO 2022, et les normes propriétaires. On a mis aussi à la disposition des participants tout ce qui est implémentation de sécurité avec une infrastructure à clé publique pour devenir autorité de certification, sans coût. Ce qu’on a aussi fait en termes d’intégration, c’est que ces appareils-là, nous avons pris sur nous de les acheter et de les offrir aux acteurs pour réduire les coûts. Actuellement, s’il y une recommandation ou une contribution que l’écosystème fintech devrait faire, c’est de dire : « nous sommes là, on est connectés, voilà les défis qui restent ».
On part de l’entité supérieure qui est la banque. On descend vers les institutions de microfinance. Ensuite, les émetteurs de monnaie électronique, et on atteint les établissements de paiement. Dans établissement de paiement, on a agrégateurs, initiateurs de paiement, informations sur les comptes, etc. Ce qui va rester, et c’est là peut-être l’ingéniosité que tout un chacun doit avoir, ce sont les partenariats à nouer. La fintech connait le marché du mobile money. La banque connait le marché du crédit, mais elle n’a pas l’agilité nécessaire pour aller à Lomé toucher la vendeuse de Tchep, ce que la fintech sait faire. Quel est donc le modèle de partenariat pour adresser ces questions tout en restant chacun dans son rôle et dans ce qu’il sait faire ? C’est dans cette vision qu’on attend les fintechs.
Sur les conditions d’accès, ne sont connectées au système que les institutions régulées par la BCEAO parce que c’est un système de paiement instantané qui répond à des normes et dont les exigences de qualité sont très élevées. On a adossé à la convention de participation une annexe sur les pénalités. Ce qu’on veut, c’est que le système marche, que notre promesse de fournir une infrastructure qui traite tous les cas d’usage H24, tienne. A la BCEAO, nous avons un taux de disponibilité de 99,39 (…) Maintenant que le marché est unifié, que la technologie est là, c’est dans les services à valeur ajoutée que la réflexion va se porter.
Je voudrais, pour finir, faire un rappel. Dans l’UEMOA, quand vous émettiez un chèque à quelqu’un, par exemple, vous êtes à Dakar, vous avez un parent à Abidjan, et vous lui donnez un chèque. C’était 42 jours avant d’être payé. Le chef de service opération financière devait signer 8 avis. C’est quand la BCEAO a décidé de moderniser les systèmes de paiement qu’on a mis en place le GIM, le STAR, et qu’on a eu les SICA nationaux, ensuite les SICA régionaux. Donc, on est parti de l’avis de 42 jours pour parler de 48 heures ou 72 heures quand la banque n’a pas automatisé toute la chaîne. Aujourd’hui, on parle de 5 ou de 3 secondes.
Entretien réalisé à Dakar
Par K. Bruno




































