Jean-Marie AKEPO, directeur général de RAKALL, entreprise conseil en télécoms, est un sachant des problématiques de connectivité en zones urbaines et rurales. Dans cette interview exclusive, il raconte l’histoire des projets et programmes de connectivité rurale en Côte d’Ivoire, et leurs retombées pour les bénéficiaires. Ce n’est pas sans investissements lourds consentis par l’Etat et les bailleurs de fonds. Et sans aucune rentabilité !
Qu’est-ce que c’est que RAKALL ?
D’abord, permettez que je me présente. Je suis un ingénieur télécoms. Je suis diplômé de Sciences Po Paris avec un MBA en économie et gestion. J’ai travaillé pendant plus de 20 ans en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Je suis rentré en Côte d’Ivoire, ça fait une dizaine d’années pour apporter ma contribution à l’essor de ce secteur pour le développement de notre nation et de toute l’Afrique. En rentrant au pays, j’ai créé RAKALL, il y a 7-8 ans, pour adresser un certain nombre de problématiques sur le marché qui ne l’étaient pas. Donc, RAKALL est spécialisé dans l’industrie des télécoms, précisément dans les infrastructures. Nous accompagnons les Etats africains, les entreprises privées, les institutions multilatérales, les agences étatiques, notamment dans les infrastructures.
Quels sont les enjeux de la connectivité des zones rurales, en Côte d’Ivoire, un secteur où vous intervenez activement ?
D’abord, je vais expliquer ce que c’est que la connectivité. La connectivité, de manière générale, comme dans tous les secteurs d’activité, permet de connecter un endroit A à un endroit B. Si vous avez, par exemple, des fruits et légumes à aller chercher dans un village, il faut une route pour les transporter. Donc, vous assurez de la connectivité. Dans le secteur de la télécommunication, c’est exactement la même chose. Vous avez un service fourni quelque part par un serveur.
Vous voulez passer une communication, vous avez besoin d’une infrastructure de connectivité. La connectivité en télécommunication, c’est relier une personne qui veut communiquer à une autre personne qui veut communiquer ou une machine qui veut communiquer à un serveur. L’infrastructure de connectivité, d’un point de vue technique, peut être un câble sous-marin qui relie un pays à un autre. Un câble sous-marin passe sous la mer. Vous en avez un certain nombre qui atterrissent en Côte d’Ivoire en provenance de l’Occident. Le câble passe par les côtes maritimes. Chaque grand opérateur a un ou deux câbles sous-marins.
Quand vous accédez, par exemple, à un service aux États-Unis ou en Europe, vous passez par ces câbles sous-marins-là. Il y a aussi les satellites de télécommunication. Ce sont des infrastructures qu’on ne voit pas en général, mais qui permettent d’assurer la connectivité. Quand vous regardez votre film Netflix préféré en étant assis dans votre divan, vous empruntez une infrastructure de connectivité, c’est-à-dire que la fibre arrive chez vous, à travers un box. Derrière ce box, il y a toute une infrastructure souterraine ou aérienne. Cette infrastructure, c’est le last mile, le dernier kilomètre, connecté à un backbone national. Le backbone national vous amène vers un câble sous-marin qui, lui, atterrit dans un pays où il y a un serveur auquel vous accédez pour regarder vos films. Cette infrastructure-là est appelé infrastructure de connectivité.
Revenons à la connectivité rurale ?
Nous qui sommes en ville, grosso modo, on a une infrastructure résiliente. On peut bien communiquer. Mais, lorsqu’on va dans les villages, on se rend compte que certains ne sont pas encore couverts. Et c’est toute une problématique parce que lorsqu’un village n’est pas couvert, généralement, c’est parce qu’un acteur, un opérateur privé, parmi les trois grands qui se partagent le marché en Côte d’Ivoire, ne trouvent pas d’intérêt économique à aller dans ces zones-là. Pour lui, ce n’est pas rentable.
Alors, un petit historique là encore pour bien comprendre. Le marché des télécoms a été dérégulé au milieu des années 90. A l’époque, il y avait un seul opérateur, c’était Côte d’Ivoire Télécom. En 1990, la vague de libéralisation est arrivée. Au même moment, les technologies mobiles ont commencé à se développer. Donc, l’État a pris en main la libéralisation de ce secteur et l’a confié au secteur privé. L’État a donné des licences aux opérateurs. Il y a eu, au début, 4 ou 5 opérateurs. Par la loi du marché, ils se sont bagarrés, et 3 d’entre eux sont sortis du lot qui se partagent le marché national aujourd’hui. Naturellement, ils investissent beaucoup dans des pylônes, dans des sites radioélectriques, dans des infrastructures souterraines de fibre optique, dans des data centers, dans des équipements de communication, de routage que vous ne voyez pas, mais qui constituent cette infrastructure de télécommunications et de connectivité.
Alors, ceux-là qui investissent de l’argent, ils veulent un retour sur investissement. Et donc, un village de 100, 200, 300 habitants, ce n’est pas leur priorité. Ils couvrent les grandes villes comme Abidjan, Bouaké, Korhogo, San Pedro, des régions où ils estiment que l’usager a de l’argent pour payer leurs services. C’était tout à fait normal. Desservir les zones rurales leur pose un problème de rentabilité. Ils n’y vont pas spontanément. C’est à ce moment-là, que l’État, qui doit s’assurer que chaque citoyen ait accès au digital, va réfléchir à des moyens pour y apporter la connectivité. C’est que la connectivité apporte un certain nombre de services digitaux comme les services d’état civil, les services de e-commerce, de commerce en ligne, les services de mobile money, d’éducation, etc.
Par exemple, la grand-mère qui est au village à qui on fait un dépôt de 10 000 francs, ça peut lui permettre de résoudre beaucoup de problèmes. Donc, quand il y a la connectivité dans les zones rurales, ça apporte beaucoup de valeurs ajoutées à nos populations. Par exemple encore, pour écouler les produits agricoles, la communication est importante pour le producteur qui veut appeler son acheteur pour qu’il vienne chercher ses produits. Donc, cette problématique d’énergie courante, de la connectivité dans les régions rurales devient un enjeu majeur.
Sur ces problématiques, quelles est la forme de collaboration entre l’Etat et vous ?
Nous, l’État va nous consulter. Nous qui sommes les experts du secteur, l’État va nous demander qu’est-ce qu’il doit faire pour aider le secteur privé à aller dans ces régions-là. Donc, nous qui sommes des entreprises privées, qui accompagnons ce secteur, nous qui sommes à la fois cabinet technique et cabinet de conseil, on va conseiller l’État sur les modèles existants. Ces modèles qui vont lui permettre d’étendre la connectivité dans nos régions rurales.
Pour bien comprendre, premier point, le secteur privé ne va pas spontanément dans les régions qui ne sont pas économiquement rentables. Deuxième point, l’État se doit d’apporter la connectivité partout même lorsque ce n’est pas rentable. À l’époque du téléphone fixe, il y avait même une cabine fixe dans une petite ville qui n’était pas rentable parce que l’État se devait d’y apporter la connectivité. C’est la même chose pour la téléphonie mobile aujourd’hui. Donc, l’État va utiliser tous les moyens économiques et techniques à sa disposition pour permettre à ces opérateurs-là d’aller dans les régions reculées parce que c’est à ces opérateurs privés que l’Etat a concédé ce service dans toute la Côte d’Ivoire.
En ce moment, l’Etat déploie le Programme national de connectivité rurale (PNCR). Quel est l’état des lieux ?
Là encore, je vais faire un peu d’historique, parce que la connexion rurale, ça fait un certain nombre d’années que l’État s’est saisi de cette problématique. J’ai la chance, mon cabinet a la chance d’accompagner l’État de Côte d’Ivoire sur ce projet, depuis bientôt 5, 6 ans, mais aussi d’autres États africains, à répondre à ces problématiques. L’État a lancé, avec le concours des bailleurs de fonds, un premier projet qu’on appelle le PSNDEA, le Projet de solutions numériques, de désenclavement des zones rurales et e-agriculture. Ce projet est piloté par deux ministères : le ministère de la Digitalisation et le ministère de l’Agriculture. Son objectif, c’était d’apporter la connectivité pour permettre aux agriculteurs d’exporter plus facilement leurs produits agricoles. Ce projet, on l’a commencé en 2019. On a terminé la première phase avec la couverture de 175 localités.
D’un point de vue économique, avec ce projet-là, nos parents paysans peuvent aujourd’hui, écouler leurs produits, parce qu’il y a une plateforme de marché qui a été mise en place où ils peuvent déclarer leurs produits disponibles. Cette place de marché virtuelle est accessible aux acteurs du secteur agricole pour collecter les produits disponibles. Ça, c’est la première phase du projet. Le modèle PSNDEA choisi par l’Etat et la Banque mondiale, c’est nous qui l’avons conçu. Donc, on a l’État de Côte d’Ivoire et la Banque mondiale qui ont un but : inciter les acteurs télécoms à étendre dans les zones rurales leurs infrastructures.
Pour résumer, l’État achète avec de l’argent les services de connectivité auprès des opérateurs qui ont la légitimité avec des licences nationales, et leur demande d’étendre leur connectivité dans les zones agricoles. On a l’habitude de construire des infrastructures, on y met de l’argent, et puis après, l’exploitation ne suit pas. Construire une infrastructure et ne pas l’exploiter, au bout de quelques années, elle est perdue. Donc, le modèle qu’on a développé avec la Banque mondiale et l’État ivoirien, prend en compte le fait qu’une fois ces infrastructures installées, les opérateurs vont assurer leur maintenance et leur survie.
L’État a vu l’intérêt de ce modèle et l’a dupliqué sur d’autres programmes, notamment le Programme national de connectivité rurale, et sur un troisième projet qui s’appelle le Programme d’urgence de la connectivité rurale financé par l’ANSUT, qui est l’Agence nationale du service universel. Nous accompagnons l’ensemble de ces acteurs pour mettre en œuvre ces programmes de connectivité, pour l’extension des infrastructures des opérateurs dans les zones rurales.
Quel est le résultat chiffré de ces projets et programmes ?
Le PNCR avec ces trois composantes dont j’ai parlé, le Programme d’urgence, le Programme national de connectivité rurale et le PSNDEA dans sa phase 2, va couvrir 575 localités d’ici à la fin de l’année (2025, NDLR). C’est un effort que l’État de Côte d’Ivoire est en train de consentir pour nos populations rurales. Les financements de ces trois projets viennent des pénalités infligées aux opérateurs pour la non-qualité des réseaux. Chaque année, des audits sont faits pour voir la qualité du service sur les réseaux. Lorsque les opérateurs manquent à leurs obligations, l’État les sanctionne. Donc, l’État les a sanctionnés, je crois, il y a 3 ans.
Nous avons mené une étude pour le compte de l’ARTCI sur les moyens qu’on devrait mettre en œuvre pour améliorer la qualité du service des réseaux. Cette étude a révélé que ces pénalités-là, si on les utilisait, pour améliorer la connectivité dans les zones rurales, cela permettrait d’améliorer la qualité de manière globale. Et l’État a retenu ce financement-là qui vient des opérateurs, mais qui sont des pénalités issues de la non-qualité de leur propre réseau. Ce sont ces financements qui ont permis de connecter des villages, depuis l’année 2024, et qui se poursuivent en 2025. On devrait atteindre jusqu’à 575 localités de couverture d’ici à fin 2025.
Ce que ça va apporter, c’est, après coup, que les opérateurs vont nous dire, en termes de chiffres exacts : combien d’emplois ont été créés dans les régions rurales parce que les jeunes vont ouvrir leurs agences de transfert d’argent, de transfert d’unités, etc. Ça va permettre d’écouler plus facilement les produits vivriers. Donc, tous ces aspects économiques-là devront être chiffrés par les opérateurs à la fin du programme. Mais, d’ores et déjà, je peux vous dire que ça apportera des gains économiques importants pour nos régions. Là, je peux vous le certifier.
Internet par satellite, est-ce une bonne ou une mauvaise affaire ?
Alors, il faut comprendre, le positionnement du satellite. Les technologies mobiles, comme je le dis souvent, ont apporté ce qu’on appelle le hand-over, c’est-à-dire, vous êtes en communication et vous bougez. Vous passez d’un point à l’autre, d’une antenne à une autre mais votre communication ne se coupe pas. C’est ce que la téléphonie cellulaire a apporté depuis son apparition au milieu des années 90, avec la 2G. Donc, les technologies cellulaires gèrent le problème de l’itinérance et du hand-over, c’est-à-dire passer d’une antenne à une autre, avoir une communication fluide pendant votre trajet. Ça, c’est très important.
Le satellite, on en a en orbite basse ou en géostationnaire. Les satellites géostationnaires, c’est des satellites qui sont très loin, soit près de 30 000 km au-dessus de nous. Ce sont ces satellites-là qui permettent de faire ce qu’on appelle les technologies Vsat. Donc, vous positionnez une antenne quelque part, et cette antenne, elle est dirigée vers le satellite, ce qui va vous permettre de communiquer. Jusque-là, les satellites permettaient de faire ce qu’on appelle la data. Vous êtes sur une plateforme pétrolière en haute mer, vous pouvez mettre une antenne Vsat et vous continuez à recevoir Internet. Vous êtes dans un village reculé, il n’y a pas de terminaux, il n’y a pas d’antenne mobile, vous prenez un opérateur satellitaire, il vient mettre une antenne, et vous avez des données.
Une fois que vous avez de la data, vous pouvez faire du service voix à partir de WhatsApp et autres. Mais, les derniers types de satellite, les satellites en orbite basse, les satellites Léo, Starlink et autres, ont commencé à embarquer des composantes permettant de faire de la téléphonie. Ce n’était pas le cas avant ou alors les solutions qui existaient coûtaient très cher. Vous avez entendu parler un jour des terminaux Iris, il y a quelques décennies. Ce sont des gros portables, comme ça que les gens portaient dans le désert. C’était pour des clients très particuliers. Progressivement, le coût de ces terminaux est en train de baisser.
Aujourd’hui, avec une fonctionnalité qu’on va appeler le direct-to-cell, vous pouvez directement adresser un téléphone cellulaire à partir d’un satellite en orbite basse. Ce ne sont pas encore des solutions démocratisées, mais les premiers tests sont concluants. La difficulté, c’est le positionnement de ces satellites. Il devait être travaillé parce que c’est des fournisseurs internationaux, Starlink et les satellites européens. Le marché local a été donné à trois opérateurs qui se le partagent. Si vous voulez introduire des opérateurs de satellite sur le marché, il va falloir qu’ils fassent une entente avec les opérateurs déjà existants qui ont la licence d’exploitation, qui ont payé de l’argent pour ça.
En Côte d’Ivoire, le ministère est en train de faciliter ces partenariats entre les opérateurs mobiles et ces opérateurs internationaux de satellites pour permettre une couverture plus rapide aux côtés de la téléphonie mobile des zones rurales. En termes de coûts, il n’y aura pas de grande différence, parce qu’il faut qu’elles soient embarquées dans l’offre de services de l’opérateur mobile. Donc, il ne va pas faire ça plus cher. Pour un acteur de privé, ça sert de contribution à la continuité des services.
Interview réalisée par K. Bruno



































