Kimigtang Willan, plus connu sous le nom de Kimi, est le directeur général de Versus Finance Tech, un établissement de paiement agréé par la BCEAO, au Sénégal. Lors de Next Fintech Forum 2025, à Dakar, en novembre 2025, il a accordé une interview exclusive à Digitalmag.ci. Ici, il salue la régulation du secteur des fintechs et le déploiement de la plateforme PI-SPI de la BCEAO.
Vous êtes l’un des pionniers du paiement électronique en Afrique ?
Tout à fait, en effet, en 2001, on avait lancé Money Express à l’époque, où j’ai été directeur du développement et des opérations durant 10 ans. Et tout ce qu’on est en train de dire et faire aujourd’hui dans la fintech est parti de là-bas. Les premières transactions qu’on a faites à l’époque, en 2001, on les avait faites avec la Banque Populaire, qui était la Caisse d’épargne de Côte d’Ivoire, la CECP, avec qui on a fait le tour de la Côte d’Ivoire pour installer la première plateforme électronique de transfert d’argent.
On a été à Daoukro, à Dimboukro, à Kotobi, à Yamoussoukro, etc. Dans toutes ces belles villes de la Côte d’Ivoire, nous avons fait le tour avec nos partenaires de la Caisse d’épargne de la Côte d’Ivoire pour installer le système de transfert d’argent qu’on appelait à l’époque Money Express.
Le temps est passé, et la Banque centrale a instauré dans votre secteur une régulation. Comment la percevez-vous ?
C’est vrai, le temps a passé. 2001, c’était la belle époque où, effectivement, les gens faisaient beaucoup de transactions, des milliards FCFA de flux par jour. Chemin faisant, beaucoup de sociétés se sont installées. Et avec tout ce qu’il y a aujourd’hui comme problème de blanchiment d’argent, de lutte contre le terrorisme, la BCEAO, qui est l’organe de régulation dans notre zone UEMOA, a mis en place un agrément qui permet à ces fintechs-là d’être reconnus par elle.
Sauf que cette réglementation fait grincer des dents…
Tout à fait ! En effet, quand on parle de fintech, de finance et de technologie, on parle de structures assez légères qui sont déjà parfois dirigées par des informaticiens qui ont des idées, de belles idées, mais qui n’ont pas l’esprit de gouvernance, donc qui ont des problèmes de gouvernance. Vu que c’est la BCEAO qui est le garant de la sécurité financière dans la zone UEMOA, il était nécessaire, qu’elle mette en place un process pour dire : « Ok, si vous voulez faire telle activité financière, il va falloir que vous soyez reconnus par l’organe de régulation ».
Et ça fait graisser des dents, effectivement, parce que, comme je l’ai dit, les fintechs sont de petites structures, qui n’ont pas assez de moyens financiers pour disposer d’un certain niveau de capital puisque le full agrément est à 100 millions FCFA. Ensuite, les fintechs n’ont pas non plus les compétences pour les organes de gouvernance. Donc, ça fait grincer des dents. Mais, le monde évolue et on est obligés de suivre cette évolution du monde. Maintenant, il va falloir trouver d’autres alternatives pour ces petites fintechs qui n’ont pas été agréées par la BCEAO et les accompagner dans leur évolution dans le tissu économique.
Les fintechs n’en ont pas encore fini avec la régulation que la BCEAO sort la Plateforme interopérable…
Le secteur est en pleine évolution, en pleine mutation au niveau de l’UEMOA. Il y a beaucoup de fintechs, beaucoup d’ingénieurs, beaucoup de jeunes qui créent des choses. Il faut les encadrer. C’était la première étape que la BCEAO a exécutée. Et chemin faisant, la Banque centrale a lancé PI-SPI qui est un système d’interopérabilité qui permet à quelqu’un qui est au Sénégal d’envoyer de l’argent à quelqu’un qui est en Côte d’Ivoire en temps réel, à moindre coût, que cette personne ait un Wallet porte-monnaie mobile, ou qu’elle ait un compte bancaire séparé.
Donc, quand je suis à Dakar et que je veux envoyer de l’argent à quelqu’un qui est à Niamey sur son compte bancaire, ça se fait en temps réel. Et ça, c’est une innovation de taille. Il faut le dire et il faut le saluer. La BCEAO a fait du bon boulot. PI-SPI permet de créer de nouveaux types de services. Certes, tout ce qui est nouveau crée problème. D’ailleurs, beaucoup de banques n’ont pas encore saisi l’opportunité de cette innovation qui a été créée par la BCEAO. Du coup, certaines compagnies, certaines personnes sont un peu réfractaires à cela. Mais, j’avoue que PI-SPI est bonne chose. C’est une très belle avancée qu’un commerçant qui est se trouve à Abengourou, en Côte d’Ivoire, puisse acheter de la marchandise chez un fournisseur à Bamako ou Kaolack, au Sénégal, et payer en temps réel.
Dans ces conditions, quelles sont les nouvelles perspectives qui s’offrent aux fintechs ?
Mais de belles perspectives ! Déjà, au niveau national et international, ça permet à ces fintechs-là d’être reconnus grâce à l’agrément de la BCEAO. Et même celles qui n’ont pas d’agrément peuvent se faire accompagner par des structures agréées. Ensuite, l’interopérabilité grâce à PI-SPI va créer de nouveaux types de services. Au niveau des fintechs, ça leur permet encore d’être à un niveau beaucoup plus avancé et de pouvoir se positionner dans des zones, en dehors de l’UEMOA.
« Bâtir une stratégie fintech régionale » est le thème de Next Fintech Forum. Avez-vous des idées pour cette stratégie régionale dans l’UEMOA ?
C’est vrai que c’est un bon sujet. En ce qui concerne déjà l’UEMOA, nous sommes beaucoup en avance par rapport à d’autres pays parce que c’est une seule banque centrale, c’est une seule réglementation, c’est une seule monnaie, c’est déjà bien, même s’il y a encore des choses à faire entre les 8 pays. Par exemple, l’agrément fintech de la BCEAO n’est pas encore un agrément unique pour l’ensemble des 8 pays. C’est un agrément pays par pays. Ce qui veut dire que si je veux m’installer au Benin ou au Togo, je suis obligé d’aller la BCEAO et demander pour chaque pays un agrément. Ça, c’est un frein, il faut le dire.
On en a parlé à ce forum, la BCEAO en est informée. Et il va falloir très rapidement qu’on puisse, si on veut propulser le développement économique de nos Etats, si on veut vraiment créer un environnement économique sain et compétitif pour nos PME et pour les startups, ouvrir le système. Il faut qu’on aille vers un agrément unique qui sera valable dans les 8 pays de la région, parce que mine de rien un seul pays ne suffit pas en termes de marché pour une fintech.
Ensuite, il va falloir, au niveau régional, que nos Etats pour nous aider là-dessus, travaillent avec les pays limitrophes, que ce soit dans des pays comme la Mauritanie, la Gambie ou la Guinée qui ont d’autres monnaies, d’autres banques centrales, afin d’avoir des systèmes de coopération qui permettent à certaines startups de l’UEMOA de s’installer dans ces pays-là plus facilement.
Entretien réalisé à Dakar
Par K. Bruno




































