De l’analphabétisme informatique à la révolution technologique, la Côte d’Ivoire tente de former ses jeunes dans un environnement peu favorable à une formation d’élite. Dans la formation aux métiers du digital, on fait avec les moyens du bord.
La Côte d’Ivoire a placé la transformation numérique au cœur de ses ambitions technologiques, industrielles et économiques. Mais, sur le terrain, la qualité de la formation aux métiers du numériques reste contrastée : salles informatiques sous-équipées, logiciels obsolètes, classes surchargées, pédagogie trop théorique et manque de formateurs spécialisés expliquent en grande partie le décalage entre ambitions et réalité.
Quels sont les principaux problèmes de la formation aux métiers du numérique ?
Sur leurs prospectus, universités et grandes écoles privées affichent des offres de formation aux métiers du numérique assez diversifiées : développement web, data science, cybersécurité, marketing digital, administration système, intelligence artificielle… et ce, des cycles Bac+2 à Bac+5 et quelquefois au-delà. La volonté de former y est bien réelle. Mais une fois que les cours ont commencé, la dure réalité du terrain rattrape vite les ambitions affichées. A. Kouamé, enseignant d’informatique dans plusieurs grandes écoles du District d’Abidjan, ne cesse de le déplorer :
« Beaucoup d’établissements se sont dotés de salles informatiques avec du matériel de base comme les ordinateurs, les routeurs et les vidéoprojecteurs. Au niveau théorique, les maquettes pédagogiques ont des contenus généralement bien structurés. Toutefois, la réalité vécue par les apprenants est largement en dessous de leurs espérances. En effet, les classes sont surchargées pour minimiser le volume horaire de la formation, obligeant les étudiants à être deux ou trois sur un poste informatique. Le matériel est souvent dépassé, en nombre insuffisant, avec des logiciels obsolètes, craqués ou de démonstration, donc de qualité inférieure car non mis à jour ou avec des éléments manquants. »
A qui la faute ? « Au capitalisme mal cerné », répond instinctivement A. Kouamé. « Au fond, la volonté politique et l’énergie des acteurs privés existent, mais la traduction en formation de qualité dans un domaine exigeant comme le numérique impose une stratégie cohérente liant infrastructures, matériel, compétences des formateurs, suivi didactique et pédagogique rigoureux de la part du ministère de l’Enseignement supérieur, et surtout, le retrait des fondateurs uniquement commerçants du système », argumente-t-il.
Des savoirs déconnectés des usages de la tech
Koné K. enseigne le développement d’applications dans certaines grandes écoles du sud-ouest de la Côte d’Ivoire. À l’en croire, les formations aux métiers du numérique intègrent encore très peu les aspects pratiques : « Les programmes théoriques couvrent des notions indispensables allant de l’architecture des systèmes, des bases de données, des algorithmes, des protocoles réseau à la sécurité informatique. Beaucoup d’écoles intègrent désormais des modules sur l’éthique numérique et la protection des données à caractère personnel. Néanmoins, ces contenus restent trop souvent pensés comme des savoirs abstraits. »
Faute de matériels appropriés, les enseignants délivrent des cours magistraux qui évaluent davantage la mémorisation que la capacité à résoudre des problèmes concrets.
« L’absence d’un alignement systématique entre référentiels de compétences, besoins du marché local et certifications internationales réduit la valeur opérationnelle des diplômés. Il manque, par ailleurs, des dispositifs de mise à jour continue des curriculums pour intégrer les révolutions rapides, comme certains modèles d’intelligence artificielle, des plateformes cloud ou des architectures edge. Cela rend obsolètes certaines formations, alors même que les apprenants sortent du cursus pour frapper à la porte d’un monde professionnel très concurrentiel et évolutif », déplore-t-il.
C’est désormais une évidence : les formations les plus performantes, en Côte d’Ivoire comme ailleurs, sont celles qui combinent théorie et pratique, à la fois en milieu universitaire et en immersion professionnelle, sous forme de stages ou d’alternance. Malheureusement, lorsque ce modèle est mis en œuvre, il reste l’exception plutôt que la norme. Goré Bi A., enseignant fonctionnaire et vacataire le samedi dans une grande école privée de Marcory, en apporte une lecture :
Les technologies émergentes compliquent-elles la formation ?
« Les freins sont multiples : coût d’acquisition et de maintenance des équipements, absence de techniciens formés pour maintenir les salles informatiques, méconnaissance des programmes et de la pédagogie chez un nombre significatif de formateurs du privé. » Il ajoute : « La transition vers des modalités hybrides, mêlant présentiel et e-learning, est freinée par une connectivité irrégulière et par l’absence d’outils adaptés. Enfin, la faible culture d’évaluation par compétences et d’alternance empêche le lien formation-emploi de se matérialiser véritablement au niveau du numérique. »
Pour Yacé M., entrepreneur du numérique, les technologies émergentes accentuent les enjeux de la formation : « Les technologies émergentes que sont l’intelligence artificielle, la blockchain, la réalité virtuelle, l’Internet des objets, l’edge computing, le cloud, la data science, cybersécurité… posent un double défi. D’une part, celui des équipements et des environnements d’apprentissage spécialisés ; d’autre part, celui des formateurs capables d’enseigner des paradigmes nouveaux. Sans action concertée, la formation risque soit de marginaliser ces domaines, soit d’en offrir une version superficielle qui ne prépare pas aux usages industriels. »
Pour lui, les solutions ne sont pas uniquement matérielles : « Il faut mobiliser des politiques publiques pour subventionner la modernisation des salles informatiques et autres laboratoires de nos universités et grandes écoles, tout en encourageant les partenariats écoles-entreprises pour une formation adaptée au marché de l’emploi. » Il insiste sur la nécessité d’investir dans la formation des formateurs et plaide pour la création d’une grande école publique de pointe spécialisée dans la formation des formateurs aux métiers du numérique, tournée vers les réalités locales.
Comment améliorer la qualité de la formation au numérique en Côte d’Ivoire ?
Pour tout dire, la qualité de la formation digitale en Côte d’Ivoire devrait reposer sur quatre conditions indissociables :
- Des contenus de programmes alignés sur les besoins du marché de l’emploi, local et international.
- Un matériel didactique performant et adapté, en quantité suffisante pour permettre une pratique individuelle ou en petits groupes.
- Un corps professoral bien formé, dont la pédagogie est résolument orientée vers la pratique, les projets et la résolution de problèmes.
- Une adaptation continue aux technologies émergentes, afin de ne pas se laisser distancer par l’évolution rapide des métiers du numérique.
Assembler correctement toutes les pièces de ce puzzle est possible. Il faut surtout de la volonté, des investissements et une vision coordonnée entre État, établissements et secteur privé pour hisser la Côte d’Ivoire au meilleur niveau de la formation aux métiers du numérique. Les personnes à former ne manquent pas, en Côte d’Ivoire, dans un contexte où le marché de l’emploi, comme celui de l’auto-emploi, offre de nombreuses opportunités à celles et ceux qui maîtrisent les compétences digitales.
Herman Bléoué


































