Steve Tchouaga (DG de ST Digital-Côte d’Ivoire) : « Ne pas posséder sa donnée, c’est être ouvert à des risques de gouvernance »

A quelle problématique répond le stockage des données dans les data centers ?

Steve Tchouaga (DG de ST Digital-Côte d'Ivoire)  « Ne pas posséder sa donnée, c’est être ouvert à des risques de gouvernance »

Steve Tchouaga (DG de ST Digital-Côte d'Ivoire)  « Ne pas posséder sa donnée, c’est être ouvert à des risques de gouvernance »

ST Digital est une entreprise de data centers, mieux de cloud dit 100% africain. Son directeur général Côte d’Ivoire, Steve Tchouaga, dans cette interview exclusive à DIGITALMAG.CI, ouvre le ventre du data center et du cloud.

 Quelle est la petite histoire de ST Digital ?

ST Digital a été créé par Anthony Same en 2017. Sa mission était d’accompagner la transformation des entreprises, et sa vision d’être un groupe panafricain leader avec des expériences internationales. On veut se comparer aux grands du monde, avoir des standards internationaux en étant panafricain. ST Digital a commencé à accompagner les entreprises dans ce qu’on appelait cloud public. On est, par exemple, toujours partenaire de Microsoft Gold pour l’accompagner dans l’établissement de feuilles de route, parce qu’à l’époque les entreprises se digitalisaient, mais il fallait qu’il y ait une vision de l’entreprise qui se digitalise.

La DSI, Direction des systèmes d’information, était un centre stratégique pour permettre la digitalisation. Ainsi, ST Digital accompagnait les entreprises sur cette ligne-là. Et, au Covid, on a eu une explosion de demandes d’outils de collaboration. Alors, on s’est dit pourquoi toujours externaliser les données. C’est ainsi qu’on a ouvert notre tout premier data center au Cameroun, en 2020, qui aujourd’hui est exploité depuis 5 ans avec des clients prestigieux. Depuis lors, on poursuit notre expansion en se concentrant sur l’Afrique subsaharienne francophone qui, selon nous, était délaissée par ce genre d’infrastructures.

Pourquoi avez-vous choisi la Côte d’Ivoire ?

C’est un choix naturel. La Côte d’Ivoire c’est un hub technologique, un hub économique de l’UEMOA. On ne se voyait pas venir dans la zone Afrique de l’Ouest et ne pas commencer par la Côte d’Ivoire, qui est, quand même, de par sa volonté politique, de par sa volonté technologique, de par la présence même de la concurrence tout simplement, un hub. Ce pays essaie de centraliser beaucoup de choses. De plus, il est ouvert sur la mer, avec des câbles sous-marins. Donc, c’est un choix très naturel et guidé aussi par la volonté politique existante.

Que contient un data center en dehors des données ?

Alors, un data center, ce sont des grandes salles informatiques avec ce qu’on appelle des racks dans lesquels on met des serveurs. Ensuite, il y a une partie salle énergie qui est redondée. En général, ce sont deux salles d’énergie, en fonction de ce qu’on veut avoir comme disponibilité d’énergie, pour que quand une tombe en panne, l’autre prenne aussitôt le relais. Mais, qu’est-ce qu’il y a dans l’énergie ? Il y a ce qu’on appelle le TGBT, que tout le monde connaît, dans un milieu par exemple où il y a des onduleurs. Tout ça est copié par des groupes électrogènes.

Enfin, il y a des salles opérateurs dans lesquelles les opérateurs arrivent par deux chemins. L’objectif ici, c’est qu’on veut avoir de la disponibilité. C’est pareil avec la CIE qui nous donne l’électricité par deux chemins différents. Comme ça, si si un chemin tombe, l’autre prend le relai. Je n’oublie pas le poste transformateur qui a une puissance doublée. Enfin, aujourd’hui, avec l’écologie, on ajoute des panneaux solaires, par exemple, toujours pour redonder l’énergie.

A quelle problématique répond le stockage des données dans les data centers ?

Aujourd’hui, la donnée c’est vraiment quelque chose de primordial. On en a besoin tout le temps. La donnée, c’est votre pièce d’identité, la donnée basique. C’est aussi savoir que vous avez pris Yango, et si Yango ne marche pas, quel problème cela vous pose, en tant qu’utilisateur final. Les services s’appuient sur la donnée. Mais, ce n’est pas un datacenter. C’est ce qu’on appelle l’or bleu du XXIe siècle, en opposition avec l’or noir, le pétrole dans le XIXe et XXe siècle. La donnée permet de prédire l’évolution démographique, de faire des plans quinquennaux, de prévoir les habitudes de consommation. C’est même la base de l’économie.

Après, il faut gérer cette donnée. Ça encore, ce n’est toujours pas un datacenter. La donnée est gérée par des informaticiens compétents. Mais, il faut la rendre disponible. Les banques s’appuient sur la donnée pour que le guichet automatique fonctionne. La donnée, c’est votre code bancaire confidentiel qui est associé à votre carte bancaire, par exemple. Par conséquent, il ne faut pas qu’il y ait de rupture de disponibilité de la donnée. Et elle doit être inaltérable, c’est ce qu’on appelle le principe d’inaltérabilité. Et c’est là que les data centers interviennent.

Alors, comment interviennent les data centers ?

Si je suis une banque et que je mets mon infrastructure de données dans ma propre salle serveur, par exemple, je ne sais pas m’assurer de la disponibilité, tout le temps, de la donnée. Pourquoi ? Parce que ça va me coûter cher. Et puis, ce n’est pas mon métier d’avoir de l’électricité en permanence, d’avoir de la connectivité en permanence, d’avoir des serveurs et de la climatisation en permanence.

Donc, les data centers interviennent parce qu’on externalise ce travail à des gens qui fournissent cette infrastructure et qui permettent d’avoir ces données disponibles. J’ai pris un raccourci pour que tout le monde comprenne. Et l’Afrique aujourd’hui est un peu en deçà de tout le monde entier parce qu’on héberge nos données, en général, à l’étranger. L’enjeu, c’est de rapatrier ces données-là. Mais, il faut se dire autre chose : une fois qu’on rapatrie nos données, il faut des puissances de calcul. Or, les puissances de calcul font appel à plus d’énergie.

Pour un data center, on parle, par exemple, d’un MW comme chez nous, à ST Digital. Un MW, ce n’est pas donné à tout le monde. On va prendre un abonnement d’un MW, sauf que nous, on le partage entre plusieurs clients. Et puis, ce qu’on prédit, c’est qu’avec l’IA, on aura besoin d’encore plus d’énergie. Donc, les data centers sont fort indispensables pour servir les besoins du monde.

Quelles sont les spécifications du data center de ST Digital ?

Les spécifications sont très simples. On a un data center avec une connectivité forte, parce qu’on est au VITIB. Je ne parle pas des différenciations, je parle des spécifications. On a trois salles complètement redondées, en termes d’énergie, de connectivité et de climatisation. On a une puissance d’un mégawatt extensible et un terrain. C’est quelque chose qui est ancré dans notre culture. On a essayé de construire avec des matériaux locaux, on a essayé d’être écoresponsable.

Je vous ai parlé des panneaux solaires. On a aussi les rejets d’eau, des climatisations, donc on va passer à des condensats. On a fait un lac artificiel qui permet de ne pas polluer. De ce lac, on va prendre de l’eau pour arroser certaines plantes et certains potagers qu’on veut faire. Donc, c’est à peu près comme ça que ST Digital se positionne. Maintenant, si on rentre dans la technique, c’est que vous avez plusieurs types de personnes qui font des data centers.

Et quels sont ces types de data centers ?

Il y a des personnes qui font les data centers de colocation. Par exemple, vous êtes une banque et vous dites, moi, j’ai juste besoin de cette infrastructure redondée et je veux la disponibilité de mes serveurs. Donc, vous venez avec une baie informatique, je vous ai dit que les serveurs, c’est dans les baies. Donc, vous venez avec votre baie que vous posez chez nous et nous, on vous assure juste la disponibilité. Ce sont des data centers de colocation. Il y en a beaucoup.

Ensuite, il y a des data centers qui vont plus loin, qui font du cloud. Ça veut dire que la petite entreprise qui n’a pas une infrastructure comme ça mais qui a besoin juste d’une machine, ce qu’on appelle des machines virtuelles, qui n’a pas d’informaticiens ou qui ne veut pas en faire son sujet, a besoin d’une entreprise dans un data center qui va l’accompagner. Donc, il y a des gens qui font la colocation, il y a des entreprises de cloud, et là où ST Digital essaye de jouer sa partition et d’être fort, c’est qu’on fait à la fois la colocation et le cloud.

On a des ingénieurs qui accompagnent les petites et les grosses entreprises en mettant à leur disposition des infrastructures cloud. La troisième chose, on est neutre.

On vous entend souvent parler de cloud 100% africain. Que doit-on comprendre par-là ?

Il y a trois dimensions. Il y a la dimension localisation. On dit cloud 100% africain parce qu’on opère du cloud dans nos data centers qui sont situés en Afrique : Côte d’Ivoire, Cameroun. Ensuite, les ressources humaines derrière, ce sont des Africains qui maîtrisent l’infrastructure. La troisième dimension, qui est, pour moi, une des plus importantes, c’est la gouvernance. Ça veut dire que vous avez une société qui est possédée par des Africains, y compris le capital et le fonds d’investissement qui est un fonds africain qui s’appelle Uhuru. Donc, on combine les trois dimensions. On est situé en Afrique, même si certains sont situés en Afrique mais sont étrangers. On a des ingénieurs africains. On a une gouvernance africaine. Voilà pourquoi on est fier d’être un cloud 100% africain.

Pourquoi l’hébergement des données, localement, suscite-t-elle tant d’intérêt ?

La donnée, c’est l’or bleu. Ne pas posséder sa donnée, c’est être ouvert à des risques de gouvernance très forts. C’est vrai qu’en Afrique, on ne fabrique pas encore des serveurs, mais il est important, avant toute chose, de se dire qu’au moins, on peut avoir nos données chez nous, et on devient souverain de ce qu’on a. L’Afrique a mis du temps à comprendre qu’on est assis autour de la table du monde juste parce qu’ils ont besoin de suivre notre démographie parce que les premiers consommateurs, ce sont les Africains. La deuxième chose, c’est que la solution du monde viendra d’Afrique, avec toutes les crises mondiales qu’on a. A un moment donné, il faut pouvoir s’asseoir autour de la table et dire qu’on possède nos infrastructures, et avoir un partenariat gagnant-gagnant.

Qui peut héberger ses données à ST Digital ?

Tout le monde, parce qu’on se voit aussi comme un catalyseur de l’écosystème. D’abord, les grosses entreprises qui ont ce besoin : banques, organismes régis par les agréments de finances. On avait fait un plaidoyer qui est en train d’être suivi. On demande aujourd’hui aux banques et aux institutions financières d’avoir une partie de leurs données hébergées localement. Donc, elles sont obligées de venir dans nos data centers. Voilà le premier type d’hébergement qu’on peut avoir. Après, on accueille aussi des grosses entreprises qui font de l’informatique, qui délèguent aux professionnels plutôt que de les garder dans l’industrie, et ça leur permet de recruter pour faire autre chose. Enfin, vu qu’on fait du cloud, on travaille avec les start-ups, on a des offres en partenariat pour ces start-ups.

Ce n’est pas normal qu’en Côte d’Ivoire, pour avoir un nom de domaine, il faille que je remonte en France, que je paie par carte bleue. Alors qu’aujourd’hui, il y a ST digital où vous pouvez l’avoir et payer par mobile money ou d’autres moyens de paiement. Donc, on est vraiment sur tout le monde. Il y a l’IA maintenant, tous ces développeurs d’IA. Le but, c’est de leur enlever le casse-tête de l’infrastructure pour qu’ils se concentrent sur ce qu’ils savent faire.

Quelques mots sur votre collaboration avec Starlink de SpaceX d’Elon Musk ?

Ils font du LEO, du Low Satellite Orbit, et ça permet de desservir un peu les zones rurales où on n’arrive pas à avoir la fibre, et d’avoir des bons débits. Donc, on a été choisi, ils ont fait plusieurs visites pour abriter tout le cœur de leur réseau sur notre site, toutes les antennes qui vont desservir la Côte d’Ivoire et les pays limitrophes. C’est un partenariat qui prouve qu’on respecte les standards internationaux parce qu’il fallait remplir le cahier de charges et être opérationnel.

Interview réalisée par K. Bruno

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