Tidjane Deme est directeur associé, dirigeant du fonds PARTECH Africa. Il était à Next Fintech Forum, à Dakar, les 20 et 21 novembre 2025 où il a accordé une interview exclusive à Digitalmag.ci. Pour lui, les fintechs peuvent être des acteurs financement de l’Etat à condition de ne pas leur imposer une réglementation de « gendarmes », mais de « berger » qui veille sur son troupeau.
Quelles sont les offres de votre fonds d’investissement en Afrique ?
PARTECH Africa est un fonds d’investissement dédié aux startups africaines. Nous en sommes à notre deuxième fonds, c’est un fonds de près de 300 millions de dollars (180 milliards FCFA). Nous investissons partout en Afrique, dans des startups qui sont au stade de ce qu’on appelle Série A, c’est-à-dire, des startups qui ont validé leur phase-pilote, validé leur produit par rapport au marché. Ce sont elles que nous accompagnons pour leur permettre de grandir dans leur premier marché, pour aller à l’international. Par exemple, en Côte d’Ivoire, nous avons financé Djamo.
Les startups en dessous de la Série A ne trouvent généralement pas d’investisseurs. Avez-vous une explication et des solutions ?
C’est toujours une question qui revient, et c’est une question légitime. Il faut voir l’écosystème des startups comme une fusée à plusieurs étages. Le premier étage, c’est ce que nous appelons le premier ticket. Quand vous allez dans les marchés des écosystèmes développés, c’est souvent la famille, les Business Angels, qui signent le premier chèque, qui accompagnent la startup. Sauf que, ici, dans notre marché, les Business Angels n’existent pas. Les Business Angels, ce sont des gens qui ont de l’expérience, qui ont un peu d’argent de côté, et qui vont accompagner les startups. Cependant, un travail est en train d’être fait pour développer ça.
En Côte d’Ivoire et au Sénégal, des associations d’Angel Investors sont en train de promouvoir cette activité-là. Elle est nécessaire. Il y a aussi des premiers fonds qu’on appelle des fonds d’amorçage. Aujourd’hui, par exemple, nous avons entendu la volonté du gouvernement sénégalais de financer ces fonds. Donc, il faut que nos pays développent ces fonds d’amorçage. Et, c’est seulement après ces fonds-là que les fonds transnationaux, comme les nôtres, peuvent intervenir. C’est quelque chose sur lequel nous travaillons depuis des années. Je peux dire qu’il y a des améliorations, même si ce n’est jamais assez.
Selon vous, les fonds mis en place par les États dans le cadre de Startups Act peuvent aider à résoudre cette problématique ?
Absolument ! Quand vous entendez ce qui a été dit, par exemple, sur la Startup Act du Sénégal où l’État pense pouvoir créer un fonds de 100 millions de dollars (60 milliards FCFA), c’est encourageant. En plus, ils ont dit qu’ils n’ont pas l’intention de l’investir directement dans les startups. Ils ont dit qu’ils ont l’intention d’investir ce fonds dans des fonds. Donc, ce qu’ils essaient de faire, c’est de susciter des investisseurs. Et les États ont plusieurs de leviers pour faire ça.
Ils peuvent, en accompagnant, pour la première fois, un fonds d’investissements, lui donner 2-3 milliards FCFA, et ce fonds va aller lever, dans le privé, 5 fois plus. Finalement, les 2-3 milliards de l’État deviennent 15 milliards. Ensuite, ce fonds va investir, à son tour, dans des dizaines et des dizaines de start-ups. Et, quand il va finir, il va retourner chercher 15 milliards FCFA, toujours dans le privé. Donc, en mettant 3 milliards au début, l’État a permis à un fonds de 15 milliards d’exister, et ce fonds va être répété tous les 4-5 ans. C’est un levier très important, et je pense que c’est le meilleur moyen pour développer l’investissement dans ces startups qui font leurs premiers pas.
La BCEAO a pris une Instruction qui réglemente les fintechs. De quoi s’agit-il ?
D’abord, il faut savoir que dans tout ce qu’on appelle l’écosystème tech, les fintechs jouent un rôle particulier. Et vous verrez toujours que, dans chaque pays, ce sont les fintechs qui se développent en premier, parce que si vous voulez faire du e-commerce où vous avez besoin de payer en ligne, il faut une fintech qui fait le paiement en ligne. Beaucoup de choses que vous avez besoin de faire dans le digital, il faut qu’il y ait les fintechs avant. Donc, les fintechs sont très importantes.
Cependant, les fintechs, ce sont des institutions financières. Elles doivent être régulées. Et dans notre région, nous avons la chance d’avoir un espace, l’UEMOA, qui couvre 8 pays. Donc, si une fintech peut avoir une licence, être réglementée dans cet espace, elle a accès à un très large marché. Cela dit, pour que ça marche, il faut que tous les acteurs s’asseyent, s’écoutent et comprennent que chacun a des enjeux. Nous, les gens de la tech, aimons dire : « Ah la BCEAO a fait-ci, la BCEAO a fait-ça ! » Nous devons apprendre à comprendre la mission et les enjeux de la BCEAO, parce que sa mission est de servir tout le monde.
La BCEAO est là pour protéger tous les consommateurs. Nous devons, d’une part, comprendre la BCEAO et ses enjeux, et, d’autre part, apprendre à lui exprimer nos enjeux pour qu’on travaille ensemble à construire une régulation favorable au développement de tous les acteurs et de tout le secteur. Récemment, la BCEAO a lancé des nouvelles licences et a mis en application ces licences d’une manière, un peu brutale, on va dire. Et beaucoup de fintechs se sont retrouvés dans une situation un peu compliquée. C’est dommage que ça se soit produit comme ça.
Mais, ce qui est important, c’est que pour la suite, nous travaillions avec la BCEAO pour voir comment faire pour que le maximum de fintechs puisse rentrer dans ce programme et développer de l’innovation. Parce que, oui, la BCEAO est là pour mettre en place le cadre, pour protéger les consommateurs. Mais, nous avons aussi besoin de créer le maximum de fintechs pour développer l’écosystème. Cet écosystème, crée de la croissance, crée de l’emploi. Les fintechs permettent de capter l’ensemble du cash qui circule dans un pays, de le digitaliser et de le déployer de manière plus efficace. Par exemple, les fintechs qui gèrent beaucoup d’argent investissent cet argent qu’elles ont en stock, le mettent dans les banques, elles le réinvestissent, par exemple, dans des obligations d’État. Donc, les fintechs peuvent être des acteurs de financement de l’État.
Nous devons arriver à la construction d’une réglementation, qui ne sera pas une réglementation de gendarme, mais une réglementation de berger, qui fait grandir son troupeau.
Nous sommes au Next Fintech Forum, où les acteurs veulent bâtir une stratégie fintech régionale de l’UEMOA. Comment cela pourrait se faire ?
D’abord, par la réglementation. Nous avons encore une fois la chance unique d’avoir un espace commun. Une grande partie de la réglementation est définie de manière commune même si la réglementation et son application quotidienne peuvent être faites pays par pays. Nous devons capitaliser sur cette chance pour attirer des investisseurs. Aujourd’hui, si j’étais une fintech ivoirienne, sénégalaise, malienne, etc., quand je parle aux investisseurs, je leur dis : « Moi, je vais construire un business dans tout l’UEMOA. J’aurai une licence et je vais pouvoir aller partout ». Autrement dit, je vais lui montrer un grand marché où investir.
Sauf que la licence est seulement valable par pays…
Alors, c’est vrai que la licence est valable par pays, mais on parle toujours à la BCEAO. Une fois qu’on a fait le premier pays, le deuxième pays, etc., c’est plus facile. Il faut qu’on arrive à se mettre dans une position où avoir une licence dans un pays, c’est une vraie ouverture pour travailler dans l’ensemble de la région. Vous avez raison, c’est un problème qui n’est pas résolu, mais il doit l’être, parce qu’il faut qu’on puisse dire aux investisseurs qu’ils vont pouvoir avoir accès à un marché profond, à un marché régional, et ainsi attirer plus de capitaux, plus d’investissements directs étrangers dans la zone UEMOA.
Que retenir de Next Fintech Forum ?
Nous devons travailler ensemble comme un écosystème pour co-construire la régulation. Ça ne peut se faire que quand on se rencontre et qu’on se parle. Et ces forums sont importants parce que c’est le moment où on se rencontre et on se parle. Mais celui-ci, en particulier, a créé, pour moi, un moment magique. Hier (20 novembre 2025), il y avait la BCEAO, il y avait des startups, il y avait des structures d’accompagnement et tout le monde a parlé. C’est très rare, je crois que c’est la première fois que je vois ça dans cette région. Et ça, ça me rend très optimiste sur ce qu’on peut construire ensemble. Donc, rien que ce moment-là, ça valait tout le forum. Au-delà du contenu très riche que vous avez entendu ici lors des panels, avoir pu réunir ces acteurs pour se parler est une très belle victoire.
Entretien réalisé à Dakar
Par K. Bruno


































