À Los Angeles, un procès inédit s’ouvre contre les géants du numérique. Meta, Google, TikTok et Snap sont accusés d’avoir conçu des plateformes qui nuisent gravement à la santé mentale des jeunes, en utilisant des techniques comparées à celles de l’industrie du tabac.
Pour la première fois aux États-Unis, la justice va se prononcer sur la responsabilité des réseaux sociaux dans la dégradation de la santé mentale des adolescents. Inspirée des grandes batailles judiciaires contre les cigarettiers dans les années 1990, cette procédure pourrait marquer un tournant historique. Plus de 1.500 plaignants se sont associés au cas de K.G.M, une jeune femme de 19 ans qui accuse Instagram, YouTube, TikTok et Snapchat d’avoir contribué à sa dépression, son trouble de l’apparence et son anxiété.
Les accusations des plaignants :
Les victimes, leurs familles et plusieurs écoles reprochent aux plateformes d’avoir sciemment conçu des mécanismes addictifs. Le défilement infini, les notifications, les likes déclencheurs de dopamine [hormone du plaisir] et les algorithmes de recommandation sont présentés comme des outils de captation de l’attention, empruntés aux machines à sous et aux stratégies de l’industrie du tabac. Selon l’accusation, ces techniques ont été déployées à l’échelle mondiale dans un seul but : maximiser l’engagement des jeunes utilisateurs afin de générer des revenus publicitaires.
La plainte affirme que les entreprises savaient parfaitement les risques encourus par les adolescents, mais ont choisi de les ignorer. Les avocats des plaignants s’appuient sur des milliers de pages de documents internes qui pourraient révéler la connaissance précise qu’avaient les dirigeants des effets délétères de leurs produits.
Un témoignage illustre la colère suscitée par ces révélations :
« Quand j’ai lu que ces entreprises utilisaient les mêmes techniques que l’industrie du tabac, mon sang n’a fait qu’un tour. Les cigarettiers savaient qu’ils tuaient des gens. Ils ont continué. Pendant des décennies. Pour le profit. Et on voudrait nous faire croire que les patrons de la Silicon Valley sont différents ? Qu’ils ne savaient pas ? Les documents internes vont parler. Et je parie tout ce que j’ai qu’ils savaient. Qu’ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient à nos enfants. »
La défense des géants du numérique :
Meta et Google rejettent catégoriquement ces accusations. Leur ligne de défense repose sur plusieurs arguments. D’abord, ils soulignent qu’il n’existe pas de définition clinique reconnue de l’« addiction aux réseaux sociaux », et qu’aucune loi ne la prend en compte. Ensuite, ils contestent la possibilité de prouver un lien de causalité direct entre l’usage de leurs plateformes et les troubles psychologiques des plaignants.
Ils invoquent également le Premier Amendement, estimant que leurs choix en matière de contenu relèvent de la liberté d’expression. Enfin, ils se retranchent derrière la Section 230 du Communications Decency Act, qui protège les entreprises technologiques de toute responsabilité liée aux contenus publiés par des tiers.
Le précédent historique :
Les experts juridiques qui gèrent l’affaire comparent déjà cette affaire aux grandes batailles contre Big Tobacco dans les années 1990. À l’époque, les procès avaient révélé que les fabricants de cigarettes savaient depuis longtemps que leurs produits étaient mortels et créaient une dépendance, mais qu’ils avaient délibérément caché ces informations tout en ciblant les adolescents dans leurs campagnes marketing. Le règlement de 1998 avait forcé les compagnies de tabac à verser des milliards de dollars et à cesser de cibler les mineurs.
Aujourd’hui, l’histoire se répète. Mais cette fois, le produit n’est pas une cigarette. C’est un écran. Et les victimes n’ont pas dix-huit ans. Elles ont parfois à peine six ans.
Peut-être que la vague législative qui déferle sur l’Amérique et sur l’Union européenne se comprend mieux dans ce contexte. Avant-hier, c’était la France qui légiférait, hier l’Espagne. Le Nebraska s’active, la Floride aussi, et l’Utah prépare pour juillet 2026 de nouvelles règles. L’Utah, le Texas et la Louisiane ont déjà adopté des lois exigeant des magasins d’applications qu’ils vérifient l’âge des utilisateurs et obtiennent le consentement parental pour les téléchargements des mineurs. Pendant que ce vent souffle, les vagues se jettent sur les côtes de l’écosystème numérique africain. Qu’attendent les décideurs pour protéger leurs mineurs, dont la marée des réseaux risque d’emporter ?



































